Au-delà du champ de bataille : Le Soudan l’emportera-t-il militairement avant de triompher politiquement ?

 

Par Amr Khan – journaliste égyptien  

 Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina 

La question qui se pose aujourd’hui au Soudan n’est plus : « Les Forces armées soudanaises progressent-elles sur le terrain ? » mais plutôt, et de manière bien plus pressante : « Qu’y aura-t-il après cette progression ? » et « Comment transformer les gains militaires en un projet politique capable de reconstruire l’État et d’empêcher la résurgence du cycle des conflits ? »
Au cours des derniers mois, les indicateurs de la bataille ont penché de plus en plus en faveur des Forces armées soudanaises, appuyées par les Forces conjointes des mouvements armés. Cela s’est traduit notamment par l’extension des opérations militaires dans la région du Kordofan, la reprise de plusieurs zones stratégiques, puis le déplacement progressif de la pression militaire vers le Darfour, menant aux récents mouvements aux abords d’El-Geneina. Ces développements témoignent d’un changement significatif dans le rapport de force et confirment que la milice des Forces de soutien rapide (FSR) ne dispose plus de la même capacité d’initiative qu’aux premiers stades de la guerre.
Cependant, l’histoire soudanaise, à l’instar des expériences régionales, nous enseigne que la victoire militaire ne garantit pas nécessairement la stabilité politique. Combien d’États ont réussi à trancher la bataille par les armes pour ensuite perdre celle de la consolidation de la paix ? Le véritable défi commence après le cessez-le-feu, et non avant.
La réalité soudanaise est bien plus complexe qu’un simple affrontement militaire entre l’armée et une milice rebelle. Le Soudan est un État multiethnique, multiculturel et géographiquement pluriel, qui souffre depuis des décennies de déséquilibres dans la répartition du pouvoir et des richesses, de la fragilité des institutions étatiques et de l’accumulation de crises économiques et sociales. Par conséquent, tout projet politique pour l’après-guerre doit s’attaquer à ces racines profondes, et non pas seulement à leurs conséquences. De là surgit une autre interrogation tout aussi cruciale : comment le gouvernement soudanais gérera-t-il les pressions et les médiations internationales ?
La communauté internationale ne perçoit pas la crise soudanaise sous le seul prisme militaire, mais plutôt à travers la perspective de la stabilité régionale, des migrations, de la sécurité et des intérêts des puissances mondiales dans la zone de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique. C’est pourquoi les initiatives internationales et régionales ont constamment poussé vers des solutions négociées, même aux moments où les combats étaient les plus acharnés.
Néanmoins, le gouvernement soudanais a réaffirmé à plusieurs reprises que tout processus politique doit s’amorcer à partir d’une réalité nouvelle, fondée en premier lieu sur la fin de la rébellion et le refus d’octroyer une légitimité politique à la milice par le biais des tables de négociation. Cette position trouve un large écho au sein de larges franges de l’opinion publique soudanaise, qui estiment que les règlements antérieurs ont été l’une des causes du renouvellement du conflit, car ils n’ont pas traité la racine du problème mais ont plutôt offert aux forces armées de nouvelles opportunités de réorganiser leurs rangs.
En contrepartie, les médiateurs internationaux sont conscients que tout compromis excluant des composantes soudanaises influentes pourrait se heurter à des difficultés d’application, en particulier dans les régions qui souffrent encore d’une fragilité sécuritaire et humanitaire. C’est ici qu’apparaît une équation d’une extrême sensibilité.
Le gouvernement soudanais est ainsi appelé à préserver sa souveraineté et à rejeter toute pression qui porterait atteinte à la décision nationale. En même temps, il doit se réouvrir à la communauté internationale, restaurer les aides et les investissements, et lancer le processus de reconstruction — des dossiers qu’il sera difficile de concrétiser sans de larges ententes politiques et diplomatiques.
Ce qui est requis n’est donc pas le rejet absolu des médiations internationales, ni leur acceptation inconditionnelle, mais plutôt la reformulation de la relation avec ces initiatives selon une vision soudanaise claire, qui accorde la priorité absolue à l’intérêt national face aux diktats extérieurs.
De plus, la phase de l’après-guerre nécessite un projet national qui dépasse la simple formation d’un nouveau gouvernement. Le Soudan a besoin de rebâtir ses institutions étatiques, de réformer son système de sécurité, de lancer un programme de justice transitionnelle, de créer un environnement propice au retour de millions de déplacés et de réfugiés, et de relancer une économie qui a subi des pertes colossales durant la guerre.
La question du Darfour demeure l’un des dossiers les plus complexes. Le succès militaire dans la région ne sera pas suffisant s’il ne s’accompagne pas d’une prise en charge politique et de développement qui restaure la confiance entre l’État et les communautés locales, et empêche le retour de la spirale de violence qui dure depuis des décennies.
Il est probable que la période à venir connaisse une activité politique et diplomatique intense en parallèle avec la poursuite des opérations militaires, car chaque avancée sur le terrain se répercute directement sur les positions de négociation et modifie les calculs des médiateurs et des puissances internationales.
On peut donc affirmer que le Soudan approche d’un tournant historique. Toutefois, ce point d’inflexion ne sera pas déterminé par les seuls résultats des batailles, mais aussi par la capacité de l’État à gérer l’après-guerre avec une mentalité d’État, et non avec une mentalité de combat.
La véritable victoire ne se mesurera pas au nombre de villes reprises, mais à la capacité du Soudan à restaurer son État et à bâtir un système politique plus stable et plus juste, qui préserve l’unité du pays et empêche la reproduction des mêmes crises sous de nouvelles appellations.
La fin de la guerre approche peut-être, mais la bataille pour la construction de la paix n’a pas encore commencé. Elle sera probablement la plus difficile et la plus longue, car elle exige une vision nationale fédératrice, une volonté politique ferme et un consensus soudanais qui place l’avenir de l’État au-dessus des calculs du moment et du triomphe militaire.