
Entre le slogan du dialogue et la hantise de l’exclusion : Lecture critique de la déclaration de la Bloc Démocratique Soudanais
Amr Khan
Journaliste et écrivain égyptien
Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina
Le dialogue soudano-soudanais demeure la voie la plus réaliste pour sortir de la spirale de la guerre et de la division. Le Soudan, épuisé par les combats entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, ne peut supporter davantage d’alignements politiques qui reproduisent la crise au lieu de la résoudre. Cependant, l’appel au dialogue, aussi séduisant soit-il dans son intitulé, perd toute sa substance lorsqu’il repose sur des conditions d’exclusion définissant à l’avance qui a le droit de s’asseoir à la table et qui en est banni.
C’est là le problème principal soulevé par la déclaration du Bloc Démocratique Soudanais publiée le 19 juillet 2026, qui a brandi le slogan du « Dialogue soudano-soudanais », tout en proposant dans son essence une vision bien définie de l’identité des participants à ce dialogue, selon une perspective politique et idéologique non exempte de sélectivité.
Un véritable dialogue national ne commence pas par l’établissement de listes d’exclusion, mais bien par la reconnaissance du fait que le Soudan est un État aux courants et composantes multiples, et que la crise actuelle n’est pas le produit d’une seule partie, quelle que soit l’ampleur de sa responsabilité politique ou historique. Elle est plutôt le résultat d’une longue accumulation de luttes de pouvoir, de la faiblesse des institutions, de la politisation de l’État et de la prolifération des armes hors de son cadre.
Le problème dans le discours de certaines composantes du Bloc Démocratique réside dans le fait qu’elles ont traité les islamistes comme étant la source de la crise, allant jusqu’à adopter un récit selon lequel les éléments de l’ancien régime ou le courant islamiste auraient confisqué les Forces armées soudanaises et été la cause directe du déclenchement de la guerre entre l’armée et les Forces de soutien rapide… C’est une vision politique qui existe sur la scène soudanaise, mais elle ne constitue pas une vérité faisant l’unisson ; elle fait au contraire l’objet d’un profond désaccord entre les forces politiques et sociales.
Ainsi, accuser tout un courant politique d’être responsable de la guerre, puis bâtir le processus de paix sur la condition de son exclusion, soulève une question fondamentale : s’agit-il de mettre fin à la guerre ou de réorganiser la scène politique selon de nouveaux équilibres idéologiques ? Le danger d’une telle logique est qu’elle risque de reproduire l’expérience d’exclusion dont le Soudan a souffert pendant des décennies. Car chaque étape politique au Soudan ayant tenté de bâtir sa légitimité en excluant ses adversaires s’est généralement conclue par une nouvelle crise, la politique dans les pays sortant de guerre ne se gérant pas selon la logique du vainqueur et du vaincu, mais selon celle de la construction d’un large consensus empêchant le retour du conflit.
Cela ne signifie nullement disculper une quelconque partie de sa responsabilité dans les erreurs du passé, ni exonérer qui que ce soit de sa redevabilité pour les violations commises pendant ou avant la guerre. La redevabilité et la justice transitionnelle doivent constituer un pilier essentiel de l’avenir du Soudan, mais la justice ne signifie pas la condamnation politique collective, et ne doit pas se transformer en un outil visant à exclure un courant ou une composante sociale de la participation à la façonnerie de l’avenir du pays.
De plus, réduire le rôle des islamistes dans la crise soudanaise revient à ignorer la complexité de la situation… La guerre a éclaté entre deux forces militaires qui faisaient partie d’un même système de pouvoir après la chute du régime d’Al-Bashir, et les années ayant précédé la guerre ont été le théâtre de luttes internes autour du pouvoir, des arrangements sécuritaires et de l’avenir de l’institution militaire… Par conséquent, tenter de faire porter à une seule partie politique la responsabilité de tout ce qui s’est produit peut être politiquement commode pour certaines forces, mais n’aide en rien à comprendre les racines de la crise.
Le paradoxe est que certaines forces qui brandissent le slogan de la démocratie sont sommées d’éprouver ce slogan dans la pratique, car la démocratie ne réside pas seulement dans le droit de choisir ses alliés, mais aussi dans la capacité à traiter avec des adversaires politiquement différents… Un dialogue qui ne rassemble que ceux qui sont d’accord n’est pas un dialogue, mais une réunion politique à huis clos.
Le Soudan a besoin aujourd’hui d’un vaste processus politique qui n’exclut pas ceux dont les mains ne sont pas tachées du sang des Soudanais, et qui ne garantit aucune immunité à ceux qui ont commis des crimes contre le peuple. Le critère de participation doit être l’engagement en faveur de la paix, de l’unité du Soudan, de la transition civile démocratique et du respect des institutions de l’État, et non l’appartenance idéologique ou la rivalité politique.
La déclaration du Bloc Démocratique a peut-être exprimé des craintes réelles au sein de franges de la population soudanaise qui estiment que le retour des islamistes sur la scène pourrait signifier la reproduction du passé. Toutefois, la prise en charge de ces craintes ne se fait pas en fermant la porte du dialogue, mais en instaurant un système politique garantissant une compétition paisible et empêchant tout courant de monopoliser l’État.
Le Soudan ne se construira pas en s’excluant les uns les autres, mais en érigeant un État qui accueille tout le monde sous le règne de la loi. Quant à transformer le dialogue en un outil pour déterminer qui mérite la patrie et qui ne la mérite pas, c’est la voie la plus courte pour prolonger la crise au lieu d’y mettre fin.