Le Soudan à la croisée des chemins

Amr Khan  
Journaliste et écrivain égyptien  
Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina  

 

La scène soudanaise ne se réduit plus à des affrontements sur le terrain entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide ; elle se trouve désormais à un tournant décisif où s’entremêlent évolutions militaires, calculs politiques et pressions internationales.
Alors que l’armée enregistre une avancée remarquable sur l’axe du Kordofan, les appels internationaux au cessez-le-feu s’intensifient en contrepartie, à un moment où les contours du futur processus politique font toujours l’objet de désaccords entre acteurs locaux, régionaux et internationaux.
Kordofan constitue aujourd’hui l’un des principaux théâtres du conflit au Soudan, non seulement en raison de sa position géographique reliant l’ouest avec le centre du pays, mais aussi parce qu’il représente une porte d’entrée stratégique vers le Darfour et un couloir majeur pour les lignes d’approvisionnement et les mouvements militaires.
Ainsi, toute avancée réalisée par l’armée sur cet axe n’est pas perçue comme un simple gain tactique, mais comme un tournant susceptible de redessiner la carte du contrôle sur le terrain et de peser sur le rapport de forces lors de la prochaine phase.
Les récentes victoires de l’armée soudanaise au Kordofan revêtent des significations qui dépassent la seule dimension militaire. Elles traduisent une reprise de l’initiative après des mois de combats, tout en offrant au commandement militaire des cartes supplémentaires face aux pressions politiques extérieures.
Il est en effet d’usage que les opportunités de négociation soient liées à l’ampleur de l’influence dont dispose chaque partie sur le terrain, ce qui fait des gains militaires un élément déterminant dans tout règlement futur.
En revanche, les démarches internationales et régionales réclamant l’instauration d’une trêve humanitaire afin de préparer la reprise de la voie politique se multiplient.
Ces appels s’appuient sur la détérioration humanitaire sans précédent engendrée par la guerre, avec l’extension du déplacement de populations, le déclin des services essentiels et l’accentuation des craintes d’une aggravation des conditions sanitaires et alimentaires.
Néanmoins, le calendrier de ces pressions suscite des interrogations au Soudan : visent-elles uniquement à soulager les souffrances humanitaires, ou cherchent-elles également à geler la situation militaire sur la base des rapports de forces actuels ?
Du point de vue du gouvernement soudanais, toute trêve doit garantir le non-redéploiement des forces armées non régulières et ne pas leur offrir l’occasion de réorganiser leurs rangs, ce qui explique la prudence officielle à l’égard des initiatives proposées.
À l’opposé, des acteurs internationaux estiment que la poursuite des opérations militaires entraînera une prolongation du conflit et un alourdissement de son coût humanitaire, menaçant ainsi la stabilité de toute la région.
Sur le plan politique, les divergences persistent quant à la forme de la future période de transition, la nature des forces qui y participeront et la relation entre l’institution militaire et les forces civiles.
De plus, la divergence des positions des acteurs régionaux et internationaux accentue la complexité de la situation, les priorités de chaque partie oscillant entre la recherche de la stabilité, la protection d’intérêts stratégiques ou la limitation des répercussions de la guerre sur la sécurité régionale.
Au vu de ces données, le lien entre le terrain et la politique apparaît plus étroit que jamais. Chaque avancée militaire se répercute sur les calculs de négociation, et chaque initiative politique est influencée par la réalité du contrôle sur le terrain.
Il est donc difficile de concevoir le succès d’un processus politique qui ne prendrait pas en compte les mutations militaires, tout comme l’obtention d’une victoire totale sur le terrain ne signifie pas nécessairement la fin de la crise, compte tenu des complexités de la scène interne et de l’enchevêtrement des intérêts extérieurs.
Le Soudan se trouve bel et bien à la croisée des chemins : soit les évolutions militaires conduisent à imposer une nouvelle réalité ouvrant la voie à un règlement politique plus équilibré, soit les pressions internationales et les têtes de pont des trêves temporaires se transforment en une nouvelle étape d’un long conflit où les positions permutent sans parvenir à une paix durable.
Le plus grand défi pour les Soudanais demeure la manière de transformer les gains militaires, s’ils se poursuivent, en une opportunité de bâtir un processus politique national préservant l’unité de l’État et de ses institutions, et réalisant la sécurité et la stabilité, loin des diktats extérieurs ou de la logique de la domination absolue.
Les guerres finissent toujours par se conclure autour d’une table politique, mais le succès de cette politique reste conditionné par sa capacité à traiter les racines de la crise, et non à se contenter d’en gérer les conséquences.