Al-Burhan… et les messages du test de popularité et de la confirmation de la légitimité 

 

Amr Khan -Journaliste et écrivain égyptien

Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina

Les propos du général d’armée Abdel Fattah al-Burhan depuis le stade de Khartoum, au lendemain de la crise du refus de son visa d’entrée aux États-Unis pour participer aux réunions de l’Assemblée générale des Nations unies, n’étaient pas une simple réaction passagère à une décision diplomatique américaine ; le message parti de Khartoum porte en effet plusieurs niveaux de lecture et soulevant une question plus vaste que la seule affaire du visa : Al-Burhan a-t-il voulu tester sa popularité à l’intérieur du pays ? Le chef d’État était-il en train de confirmer sa légitimité politique, face à un discours américain qui remettait en cause la légitimité des deux parties belligérantes ? Ou bien tout ce qui s’est passé peut-il se transformer, paradoxalement, en une opportunité non planifiée, devenant ainsi semblable à ce qu’exprime le Saint Coran : (Or, il se peut que vous ayez de l’aversion pour une chose alors qu’elle est un bien pour vous) ?

Le contexte est important ici… Washington s’est abstenu d’accorder à Al-Burhan le visa d’entrée pour assister aux réunions de l’Assemblée générale des Nations unies, sur fond de rapports liant cela à la position de Khartoum concernant une proposition américaine de cessez-le-feu de 90 jours. Dans le même temps, un discours américain plus clair a émergé quant à la nature de la position vis-à-vis des deux belligérants, le département d’État américain a déclaré que les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, ainsi que leurs commandements, ne représentaient pas, selon l’évaluation américaine, une autorité légitime et constitutionnelle au Soudan.

C’est là que le conflit s’est déplacé, même de manière indirecte, du champ de bataille vers le terrain de la légitimité et de la représentation politique. Il a été possible pour Al-Burhan de répondre par un communiqué diplomatique, ou que l’affaire se limite au ministère soudanais des Affaires étrangères et à la mission permanente auprès des Nations unies. Mais son apparition devant un rassemblement de jeunes au stade de Khartoum a donné à son message une tout autre nature.

L’homme a choisi le terrain plutôt que la tribune diplomatique et c’est en soi un message. Le test de popularité était peut-être l’une des questions auxquelles Al-Burhan voulait répondre à travers cette scène populaire à Khartoum : Que dit la rue soudanaise lorsque la direction fait face à une pression extérieure ? Apparaître au milieu des jeunes, lors d’un événement lié à une initiative de soutien a permis au président soudanais de transition de s’adresser directement à un public soudanais, loin des salles des Nations unies et des bureaux des diplomates. Dans son discours, il a souligné que le Soudan ne céderait ni à la pression ni au chantage, et que sa voix resterait audible, tout en saluant les jeunes et leur rôle dans le soutien au pays, les médias et l’effort national.

Sous cet angle, la scène peut être lue comme un test politique de popularité, car le dirigeant privé d’accès à une grande tribune internationale peut chercher une autre tribune plus proche de son public interne, et dire à travers elle : Si les portes de l’extérieur nous sont fermées, il y a un public à l’intérieur.

Mais le véritable test de popularité ne se mesure pas seulement au nombre de personnes présentes dans un stade ou à l’ampleur des applaudissements et des slogans. La popularité politique est un concept plus large, qui nécessite une mesure indépendante à travers de multiples indicateurs, tels que l’humeur générale, les positions sociales, la capacité de mobilisation, le niveau de confiance et les orientations de l’opinion publique.

C’est pourquoi la scène populaire au stade de Khartoum peut être un signal politique important, mais elle ne suffit pas à elle seule pour porter un jugement définitif sur l’étendue de la popularité d’Al-Burhan ou s’agit-il d’une confirmation de la légitimité ? La seconde hypothèse est plus étroitement liée aux récents développements politiques.

Les États-Unis ne se sont pas contentés de refuser le visa, mais cela s’est inscrit dans le cadre de déclarations remettant en question la légitimité des deux parties militaires en guerre. Dès lors, la réponse d’Al-Burhan ne s’adressait pas uniquement à Washington, mais peut être lue comme un message destiné à la fois aux Soudanais et à la communauté internationale. Lorsqu’Al-Burhan affirme que le Soudan n’a pas besoin du visa d’un autre pays et que les Soudanais ne céderont ni au chantage ni aux compromis, il ne discute pas seulement de son droit de se rendre à New York, mais il place la question dans un cadre plus large : Qui a le droit de représenter le Soudan ? Et qui décide de l’avenir de l’État ? C’est ainsi que le stade de Khartoum devient un prolongement symbolique de la salle des Nations unies.

Car le message qu’Al-Burhan n’a pas pu transmettre depuis New York en raison de la crise du visa, il a tenté de le transmettre depuis Khartoum : Son absence aux Nations unies ne signifie pas l’absence du Soudan, et le fait d’être privé de participation personnelle ne signifie pas, de son point de vue, la fin de son rôle sur la scène soudanaise, et ce point gagne en importance alors que persiste le désaccord sur la nature de l’autorité qui représente le Soudan dans la phase actuelle.

Il est à noter que la mission soudanaise auprès des Nations unies avait demandé l’intervention du Secrétaire général Antonio Guterres concernant le visa, tandis que le Secrétaire général exprimait sa préoccupation quant à sa non-délivrance, ce qui confirme que l’affaire n’était pas un simple voyage personnel pour Al-Burhan, mais s’est transformée en une question aux dimensions diplomatiques, juridiques et politiques.

La tribune de Khartoum au lieu de la tribune de New York : Le paradoxe ici est que la décision américaine a peut-être privé Al-Burhan de l’une des tribunes internationales les plus importantes d’où il aurait pu s’adresser au monde, mais elle l’a poussé vers une autre tribune d’une importance extrême : l’intérieur du Soudan. À New York, le discours aurait été adressé à la communauté internationale ; à Khartoum, le discours est devenu adressé en premier lieu aux Soudanais, et cette différence est importante.

Al-Burhan a parlé du refus de céder à la pression, du rejet des compromis, et a affirmé que la direction ne reviendrait pas sur ses positions a également lié cela à la poursuite de la guerre, annonçant que l’objectif du commandement est de mettre fin à la présence des Forces de soutien rapide dans tout le Soudan, y compris au Darfour et par conséquent, la crise du visa s’est transformée d’une question de voyage en une question de souveraineté, de décision nationale et de représentation politique.

On peut donc dire que le message portait deux niveaux simultanément : le premier vers l’extérieur, signifiant que la pression diplomatique ne conduira pas nécessairement à un changement de position de Khartoum ; et le second vers l’intérieur, signifiant que la direction est toujours présente au cœur de la capitale et s’adresse directement à son public. Et y a-t-il un troisième message ? La troisième réponse est peut-être la plus intéressante car il arrive parfois que les événements politiques ne se déroulent pas comme le prévoyaient leurs acteurs.

Le refus du visa a pu être l’occasion de consacrer l’image d’isolement politique d’Al-Burhan, ou de se transformer en une pression supplémentaire sur le commandement soudanais. Mais le déplacement d’Al-Burhan au stade de Khartoum, son discours aux jeunes et la transformation de l’incident en un discours sur la souveraineté et le rejet des pressions ont donné un autre visage à la crise. C’est de là que vient le verset coranique : (Or, il se peut que vous ayez de l’aversion pour une chose alors qu’elle est un bien pour vous). On ne peut évidemment pas transformer ce verset en un jugement politique sur les événements, ni affirmer avec certitude que ce qui s’est passé représente nécessairement un bien politique pour Al-Burhan ou pour le Soudan.

Mais on peut en invoquer le sens comme une réflexion sur les paradoxes des événements : ce qui semble sur le moment être une perte peut parfois ouvrir un autre espace de mouvement et Ainsi, le fait de ne pas aller à New York a poussé Al-Burhan à s’exprimer depuis Khartoum, l’absence de tribune internationale a créé une tribune populaire, et la pression extérieure lui a permis de se représenter devant son public comme une partie qui refuse les diktats extérieurs. Ce n’est pas nécessairement un résultat voulu par la partie qui a refusé le visa, mais c’est l’une des conséquences politiques possibles générées par l’événement.

La question la plus importante : Et après le stade de Khartoum ? L’importance du discours d’Al-Burhan ne réside peut-être pas seulement dans les mots qui y ont été dits, mais dans ce qui se passera après. Si la scène se transforme en une communication politique plus large avec la société soudanaise, elle pourrait être lue comme une tentative de reconstruire la présence populaire et politique du commandement depuis l’intérieur.

Et si elle coïncide avec une action diplomatique intense, elle pourrait devenir une partie d’une bataille plus vaste autour de la représentation du Soudan et de la légitimité de ses institutions. Quant à savoir si elle restera une simple réaction à la crise du visa, elle pourrait demeurer dans le cadre d’un message politique circonstanciel.

En fin, la scène du stade de Khartoum ne peut être réduite à une seule réponse. Il peut s’agir d’un test de popularité, d’une confirmation de légitimité du point de vue d’Al-Burhan et de ses partisans, ou des deux à la fois et le paradoxe est peut-être que la privation de la tribune internationale a offert une tribune interne plus directe, faisant parler Al-Burhan aux Soudanais au lieu de parler du Soudan devant le monde.

Entre New York et Khartoum, la véritable bataille semble plus grande qu’un visa de voyage : c’est une bataille pour savoir qui a le droit de parler au nom du Soudan, qui détient la décision de la guerre et de la paix, et qui peut convaincre les Soudanais et la communauté internationale qu’il représente l’État soudanais dans l’un des moments les plus complexes de son histoire. Quant à la réponse finale, elle ne sera donnée ni par un seul discours, ni par un seul stade, ni par une seule décision de visa, la réponse sera écrite dans les jours à venir, à Khartoum d’abord, puis dans les capitales de la région et du monde.