
Défections au sein des Forces de soutien rapide et étude de l’économie de guerre au Soudan… Réseaux de financement et d’armement (2-2)
Amr Khan – Journaliste et écrivain égyptien
Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina
Les drones… L’arme qui réduit les distances :
Et c’est ici que les drones reviennent au cœur de l’équation. Si les réseaux de financement et d’approvisionnement sont capables de fournir la technologie militaire, le drone donne à ces ressources la capacité d’atteindre le champ de bataille avec rapidité et efficacité. La guerre soudanaise au cours de l’année 2026 a révélé une escalade sans précédent dans la dépendance aux avions sans pilote. Des rapports récents indiquent que les frappes de drones sont devenues une cause majeure de pertes massives parmi les civils, en particulier au Kordofan, au Darfour et dans d’autres régions. Le plus dangereux est que la propagation des drones élargit le cercle de la guerre. Le combattant présent dans une ville donnée n’a plus besoin d’avancer de plusieurs centaines de kilomètres pour atteindre une cible dans une autre ville ; la même frappe peut être acheminée par les airs, et c’est ainsi que la géographie est devenue moins capable de protéger les positions.
Khartoum et Kordofan… Un modèle de la nouvelle guerre :
Les récentes attaques à Khartoum et au Kordofan révèlent cette mutation. Le combat ne signifie plus nécessairement le déplacement d’une grande force pour prendre le contrôle d’un quartier ou d’une ville. L’objectif peut devenir la neutralisation d’un aéroport, la frappe d’une base, le ciblage d’un convoi, la perturbation des lignes d’approvisionnement ou le port d’un coup psychologique aux populations et aux forces. En contrepartie, la possession de drones ne signifie pas automatiquement une supériorité militaire ; l’armée soudanaise elle-même utilise des drones, et la guerre a connu des frappes réciproques par drones des deux côtés. Mais le résultat stratégique est unique : l’importance de la seule supériorité numérique a diminué, ce qui explique en partie comment une force souffrant de défections et de reculs sur certains fronts peut demeurer capable de produire un impact militaire.
Qui finance… La question qui mène à l’origine du problème ? :
Si nous voulons comprendre la poursuite de la guerre, la question des défections doit être suivie par celle du financement… D’où vient l’argent ? D’où vient le carburant ? D’où viennent les drones ? Qui paie les coûts de transport, de stockage et d’exploitation ? Qui fournit les pièces de rechange et les communications ? Et comment l’argent traverse-t-il les frontières ? Ces questions sont bien plus importantes que le fait de simplement connaître les noms des dirigeants qui ont fait sécession. Car le commandement peut faire sécession, et les combattants peuvent se retirer, mais si les ressources continuent d’affluer, l’organisation peut se reconstituer, et c’est là l’essence même de l’économie de guerre. Le Conseil de sécurité a d’ailleurs rappelé que le groupe d’experts chargé du Soudan est mandaté à l’origine pour enquêter sur les sources de financement des groupes armés, surveiller les violations de l’embargo sur les armes et identifier les individus et entités liés au financement du conflit.
Les défections peuvent-elles à elles seules changer l’équilibre de la guerre ? :
La réponse est selon toute vraisemblance : non. Les défections sont importantes, et elles peuvent avoir un impact majeur lorsqu’elles coïncident avec des pertes sur le terrain, un effondrement des lignes d’approvisionnement, un déclin du financement et la perte de toute couverture politique et sociale. Mais si les réseaux de financement et d’approvisionnement restent ouverts, les défections risquent seulement d’entraîner une redistribution du pouvoir au sein de l’organisation, et non d’anéantir sa capacité combattante. C’est pourquoi la mesure de l’impact des défections doit s’effectuer à travers quatre indicateurs simultanés : le volume de la force ayant quitté les rangs, les positions perdues, la capacité à remplacer les combattants, et la continuité du flux d’armes et d’argent. Si les quatre indicateurs déclinent ensemble, parler d’un effondrement réel devient plus réaliste. En revanche, si le nombre de combattants diminue tandis que le financement, l’armement et la technologie se maintiennent, l’organisation peut poursuivre la guerre avec un effectif humain moindre.
La guerre se transforme d’une guerre d’armées en une guerre de réseaux :
La scène soudanaise révèle une mutation plus profonde. La guerre n’est plus un simple affrontement entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide à l’intérieur des frontières du Soudan, mais elle est devenue un réseau d’intérêts, de routes, de marchés, de ports, de frontières et de ressources (l’or finance- les frontières fournissent des passages – le carburant fait mouvoir- les drones frappent – et l’argent régénère la force). C’est pourquoi la fin de la guerre ne dépend pas uniquement de la réalisation d’une avancée militaire sur le terrain, mais nécessite le tarissement des sources de financement de la guerre et la coupure des voies d’approvisionnement qui permettent au flux d’armes et de ressources de se maintenir. La question qui doit précéder tout règlement est peut-être la question la plus importante pour la phase à venir : non pas « qui contrôle Khartoum ? », ni même « combien de dirigeants ont fait défection des Forces de soutien rapide ? », mais plutôt « est-il possible de couper les artères de la guerre qui permettent à n’importe quelle partie de régénérer sa force après chaque perte ? ».
Car si l’argent, les armes, le carburant et la technologie continuent d’arriver sur les champs de bataille, chaque victoire sur le terrain pourrait n’être que temporaire, et chaque défection pourrait ne pas conduire nécessairement à l’effondrement de la partie qui l’a subie. En revanche, si les pressions internationales et régionales réussissent à stopper les réseaux de financement et d’approvisionnement, les divisions internes deviendront plus incisives, car l’organisation ne disposera plus alors de la même capacité à compenser ses pertes, à acheter de nouvelles loyautés ou à maintenir ses capacités techniques.
Des défections au tarissement des sources de soutien :
Et c’est ici que l’angle de vue sur la guerre change. Les défections au sein des Forces de soutien rapide ne constituent pas la fin de l’histoire, mais pourraient plutôt être l’indicateur d’une crise structurelle au sein de la milice. Toutefois, transformer cette crise en un recul militaire réel nécessite de cibler l’environnement qui lui permet de régénérer sa force… C’est pourquoi la prochaine bataille pourrait ne pas être seulement une bataille de villes et d’axes. Elle pourrait être une bataille pour l’or, les frontières, le carburant, les aéroports, les réseaux commerciaux, les corridors logistiques et les sources de technologie militaire. Et dans cette bataille précisément, les drones ne deviennent que la partie émergée d’un système plus vaste ; un système qui commence par l’argent, passe par les armes et la logistique, et s’achève par une frappe atteignant une cible à des centaines de kilomètres. De là, on peut comprendre le paradoxe qui semble à première vue étrange : les Forces de soutien rapide peuvent reculer numériquement, voir leurs défections se multiplier et leur influence se réduire dans certaines zones, tout en restant capables de mener des attaques percutantes. La capacité de faire la guerre ne se mesure plus seulement au nombre d’hommes portant des armes, mais à la capacité du réseau qui se tient derrière eux à fournir l’argent, les armes, la technologie et les voies d’approvisionnement. Ce qui rend le suivi des sources de financement, des itinéraires d’armement, des réseaux d’or, de carburant et de soutien technique tout aussi important que le suivi de la carte de contrôle militaire elle-même.
En fin de compte, la véritable question n’est pas seulement : « les Forces de soutien rapide s’affaiblissent-elles ? », mais plutôt : « les parties internationales et régionales peuvent-elles tarir les ressources qui leur permettent de convertir ce qui reste de leur force humaine en un impact militaire grâce à la technologie et aux drones ? ». Si la réponse est négative, les défections demeureront un facteur d’affaiblissement, mais ne suffiront pas à elles seules à briser la capacité combattante. En revanche, si les défections s’accompagnent d’un effondrement du financement, d’une restriction des voies d’approvisionnement et d’un assèchement de l’économie de guerre, alors seulement l’état de désintégration interne pourra se transformer d’une scène politique et militaire en un changement effectif dans l’équilibre de la guerre soudanaise.