Soixante-dix ans d’indépendance… Le Soudan déchiffrera-t-il le code de l’existence ?

Salah Ghraiba
Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina

Cette année, le Soudan commémore le 70e anniversaire de son indépendance, mais le pays ne célèbre pas les réalisations, il souffre plutôt du poids de son existence même.
Après sept décennies de sortie du colonialisme, les Soudanais se trouvent face à une réalité choquante : ils ont obtenu une géographie tracée à la règle, mais ils n’ont pas réussi à formuler une “vision” qui rassemble les dispersés.
L’État, depuis 1956, écrase sur le seuil de la fondation, portant une clé qu’il n’a pas su utiliser et une carte dont il n’a pas encore déchiffré les codes.
Le problème n’a jamais été le manque de ressources ou la paresse du peuple, mais plutôt la “mentalité de l’élite” qui a hérité des structures centralisées du colonialisme et a continué à les faire fonctionner avec la même logique d’exclusion.
La politique au Soudan s’est transformée d’un outil de gestion de la diversité et de construction des institutions en une arène de lutte des volontés étroites.
Les élites successives ont traité l’État avec une mentalité de “propriétaire” et non de “serviteur”, et avec une logique de “vainqueur et vaincu”.
Au lieu de faire de la diversité ethnique et religieuse une source de richesse, les idéologies monolithiques l’ont transformée en carburant pour les guerres.
L’identité a été enfermée dans des moules étroits, et l’État a été réduit à un centre accaparant le pouvoir et la richesse, tandis que les régions sont restées dans un état d’aliénation nationale, jusqu’à ce que cette marginalisation explose en conflits sanglants qui ont déchiré le tissu du pays.
Ce que le Soudan vit aujourd’hui, cette guerre dévastatrice qui a éclaté le 15 avril 2023, n’est pas simplement un conflit militaire passager, mais l’explosion majeure des contradictions d’une indépendance inachevée.
C’est le résultat inévitable de soixante-dix ans de rotation dans un cercle vicieux : un État faible conduit à un conflit, et un conflit qui aggrave la désintégration de l’État.

Le premier choc a été la séparation du Sud, qui n’était pas seulement une perte géographique, mais une déclaration explicite de l’échec du projet de “l’État national unificateur”.
Aujourd’hui, la guerre d’avril met l’entité soudanaise tout entière sur la guillotine de la désintégration, transformant le pays en un champ de bataille pour le règlement des comptes régionaux et le pillage des ressources, en l’absence du “code” qui transforme les groupes rivaux en une société civile moderne.
Malgré cette obscurité, l’histoire reste un acte humain qui peut être changé, et non un destin inévitable. Le “code perdu” pour la construction de l’État soudanais n’est pas un talisman mystérieux, mais des valeurs simples et profondes : la justice, la liberté et l’égalité.
L’espoir aujourd’hui n’est pas fondé sur les élites traditionnelles qui ont échoué, mais sur la génération de la révolution de décembre 2018. Cette génération qui a créé les comités d’urgence au milieu des flammes, et a prouvé que les Soudanais sont capables d’inventer des mécanismes de coexistence, de secours et de protection mutuelle lorsque l’État est absent. Cette génération voit dans la diversité une richesse et non une menace, et dans la citoyenneté le seul fondement des droits et des devoirs.
À l’occasion de son 70e anniversaire, le Soudan se trouve face à deux options, sans troisième voie : la soumission à la désintégration, qui est le chemin que prend la guerre actuelle, où les idéologies et les tribalismes dévorent ce qui reste du corps de la nation, ou la refondation, qui consiste à s’engager dans un processus de paix radical pour construire un État entièrement nouveau sur les ruines de l’État de l’indépendance incomplète ; un État construit par des idées unificatrices et non par le fer et le feu.
La renaissance du Soudan commence par le déchiffrement du code : transformer la “communauté” en “société”, et réaliser que la force de l’État ne réside pas dans ses appareils de sécurité, mais dans la confiance de ses citoyens en la justice de ses institutions.
Soixante-dix ans ont suffi pour que nous apprenions la dure leçon : un pays qui ne peut pas contenir tout le monde finira par ne contenir personne.