
Les ponts d’un sauvetage équilibré, le Soudan entre la globalité de l’Égypte et le soutien de l’Arabie Saoudite
Amr Khan – Écrivain et journaliste égyptien
Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina
Le Soudan traverse un moment historique, le plus cruel depuis la création de son état moderne : une guerre ouverte, une économie à l’agonie, et une société tiraillée par les craintes de l’émigration, du déplacement et de la perte des cités. Au cœur de ce paysage, les relations soudano-égypto-saoudiennes ont émergé comme l’une des rares voies encore capables d’adresser la réalité plutôt que les illusions. Cependant, la valeur de ce rapprochement ne réside pas dans les communiqués conjoints, mais dans la possibilité de le transformer en un projet de construction intégré, équilibrant les rôles de voisinage et plaçant l’intérêt des Soudanais au premier plan.
Le rôle égyptien dépasse la dimension sécuritaire déterminante liée à la protection des frontières, à la sécurité de la mer Rouge et à la lutte contre le trafic d’armes. L’Égypte possède également une capacité politique à ouvrir des canaux de dialogue entre les factions, ainsi qu’une expertise sociale accumulée en accueillant des millions de Soudanais, devenus un pont humain quotidien entre les deux peuples. À cela s’ajoute un profond capital culturel : les universités, Al-Azhar, les centres de formation et l’héritage de la vallée du Nil, qui font du Caire un espace naturel pour les réconciliations sociétales et la protection de l’identité soudanaise menacée de dénaturation. Cet équilibre entre sécurité, politique, société et culture est ce qui confère à l’action égyptienne une légitimité morale et stratégique à la fois.
Quant à l’Arabie Saoudite, elle a prouvé qu’elle était un pilier indispensable grâce à son poids diplomatique et sa capacité à influencer une humeur internationale en quête d’un partenaire fiable pour gérer la crise. Les initiatives de Djeddah, les contacts avec les grandes puissances, ainsi que les capacités de financement et de reconstruction sont autant d’outils saoudiens qui peuvent se transformer en un levier pour le retour de l’État soudanais à ses fonctions. Toutefois, son succès exige une coordination étroite avec la vision égyptienne et avec les besoins internes du Soudan.
Baser sur les acquis des relations trilatérales signifie la création d’institutions de travail permanentes : gestion de zones sécurisées pour les civils, remise en service des routes commerciales avec Assouan et des ports de la mer Rouge, et des programmes d’investissement dans les énergies renouvelables, l’agriculture intelligente et les technologies numériques. Le Soudan, s’il sort de la guerre, est capable d’être une profondeur alimentaire pour l’Égypte, une porte africaine pour une économie saoudienne tournée vers l’avenir, et une arène soudanaise pour le renouveau de la vie publique à travers l’intégration de l’intelligence artificielle et de l’Internet des objets dans les services.
Il est demandé aux élites soudanaises de se réconcilier avec l’idée d’un voisinage productif, et de réaliser que la véritable souveraineté réside dans la protection de l’être humain soudanais, de son patrimoine et de son éducation. Le moment actuel impose un nouveau contrat régional fondé sur l’équilibre des rôles : une sécurité menée par l’Égypte avec une sensibilité politique, sociale et culturelle ; une reconstruction soutenue par l’Arabie Saoudite ; et une décision nationale soudanaise qui redéfinit l’État. Sans ces ponts, le Soudan restera un flanc vulnérable pour tous, mais grâce à eux, une aube que les Soudanais méritent après tant de douleur pourra enfin se lever.