Les ambitions de l’Éthiopie… Comment se finit le jeu dangereux d’Abiy Ahmed au Soudan ?

Rapport : Al-Tayeb Abbas

Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina

Dimanche soir, les défenses anti-aériennes de l’armée ont abattu plusieurs drones lancés par la milice des Forces de soutien rapide (FSR) depuis le territoire éthiopien en direction de la ville de Damazin. Certains de ces drones ont pilonné des stations-services et des habitations civiles dans la capitale de l’État du Nil Bleu, lors d’une escalade considérée par des observateurs comme dangereuse, reflétant les ambitions d’Abiy Ahmed au Soudan tout en illustrant son imprudence, car déclencher une guerre dans un pays voisin disposant d’une armée puissante n’a rien d’une promenade de santé ni d’une tâche aisée.
Que veut Abiy Ahmed ?
Le chercheur Osman Nour eldin estime que l’analyse attribuant les actions d’Abiy Ahmed à la seule exécution d’un plan émirati-israélien au Soudan constitue un raccourci réducteur. Il souligne qu’Abiy Ahmed nourrit ses propres ambitions, lesquelles ont rejoint celles d’autres acteurs, tous ayant utilisé la milice des FSR comme bras armé pour parvenir à leurs fins. Noureddine appelle à distinguer Hemedti, agissant en tant qu’idiot utile, d’Abiy Ahmed, qui opère pour ses propres intérêts, une distinction jugée essentielle pour déterminer la conduite à tenir envers lui à l’avenir.
Les dirigeants des Forces armées soudanaises disposent d’une vision claire concernant les ambitions de l’impétueux dirigeant éthiopien au Soudan. Le chef d’état-major de l’armée soudanaise, le général Yasser Al-Atta, a déclaré lors d’un entretien avec le journal égyptien Al-Shorouk que l’Éthiopie cherche à s’étendre à l’intérieur du territoire soudanais et à prendre le contrôle des zones frontalières, précisant qu’Addis-Abeba soutient la milice des FSR et autorise l’utilisation de son territoire pour des opérations liées à la guerre dans cet objectif.
Cette analyse émanant du sommet de la hiérarchie militaire soudanaise revêt une importance capitale selon les observateurs, car elle désigne Abiy Ahmed comme un ennemi guidé par des ambitions propres, et non comme un simple vassal d’Abou Dhabi ou d’Israël. Le chercheur Osman Nour eldin estime que cette position officielle soudanaise fait d’Abiy Ahmed l’ennemi numéro un, une posture qu’un éventuel accord de paix du gouvernement soudanais avec d’autres parties impliquées ne saurait effacer.
Selon plusieurs observateurs, Abiy Ahmed cherche à affaiblir l’armée soudanaise afin d’obtenir divers avantages, notamment :
Isoler l’Égypte sur le dossier du barrage de la Renaissance après l’affaiblissement de son seul allié fiable.
Écarter définitivement l’Égypte de la gestion du bassin du Nil pour préparer la construction de nouveaux barrages, conformément aux déclarations récentes du ministre éthiopien des Ressources hydrauliques.
La vision d’Abiy Ahmed diffère ici de celle des bailleurs de fonds du conflit, qui misent sur une victoire rapide de la milice pour prendre le contrôle du Soudan, tandis qu’Abiy Ahmed planifie le maintien de la guerre dans son état actuel, sans vainqueur ni vaincu.
Cette perspective rejoint des informations non officielles faisant état d’une coopération au sein de certaines instances du gouvernement éthiopien, lesquelles auraient fourni à des parties au Soudan des renseignements sur les mouvements des Janjawids et des équipements militaires, traduisant, selon des observateurs, une politique du double jeu.
Abiy Ahmed ambitionne également de créer une situation de chaos à la frontière pour s’emparer de fait des terres agricoles d’Al-Fashaga, comptant sur le renvoi du Soudan devant l’arbitrage international. Il avait déjà employé cette méthode après la révolution de décembre, mais l’armée soudanaise n’avait pas porté plainte auprès de l’ONU : elle avait déployé des milliers de soldats dans la zone et expulsé les forces d’Abiy Ahmed des terres d’Al-Fashaga.
Cette fois, Abiy Ahmed réitère sa tentative en s’appuyant sur la milice — dont le chef avait auparavant refusé d’envoyer ses hommes pour participer à la libération d’Al-Fashaga —, soutenu par une alliance émirati-israélienne et bénéficiant d’une bienveillance américaine.
Selon les observateurs, Abiy Ahmed a de nouveau agi avec légèreté envers le Soudan en posant comme hypothèse que ce qui a échoué en 2020 pourrait réussir aujourd’hui, sans qu’aucun changement majeur ne vienne appuyer sa théorie. Le recours à la guerre peut différer le dénouement en cas de prise de contrôle d’Al-Fashaga par Abiy Ahmed, mais ne lui garantira pas une présence permanente, pour des raisons évidentes.
Coutume d’attente ou préparations militaires ?
À ce stade, l’armée soudanaise se limite à rappeler à l’Éthiopie que les drones proviennent de son territoire, sans déclarer explicitement si celle-ci participe à leur mise en œuvre ou si elle sert de simple territoire relais, condamnée au silence jusqu’au dénouement.
Cependant, le chercheur Mohammed Al-Moustafa estime que l’armée a dépassé le stade des simples avertissements verbaux. Il indique que la récente visite du commandant de l’armée et président du Conseil de souveraineté dans l’État du Nil Bleu et dans l’État de Gadaref, près de la frontière éthiopienne, montre que le commandement militaire n’accorde plus sa confiance à Abiy Ahmed.
Cette visite revêtait ainsi un caractère sécuritaire prioritaire, visant à sécuriser les frontières et à donner carte blanche à l’armée pour contrer toute agression venue d’Éthiopie.
Au vu de ces éléments, les attaques de drones de la milice ayant frappé des cibles civiles à Damazin dimanche soir ne constituent qu’un détail dans une bataille qu’Abiy Ahmed souhaite voir s’éterniser sans victoire décisive. D’un côté, il garantit l’afflux de fonds venant des parrains de la milice en percevant le prix du transit et du droit de sol, et de l’autre, il maintient l’armée soudanaise dans un état d’affaiblissement pour concrétiser ses ambitions.
Toutefois, dans les plans élaborés et mis en œuvre par Abiy Ahmed, l’hypothèse d’une fin de guerre scellée par la victoire de l’armée soudanaise n’a pas été prise en compte. Des observateurs y voient une erreur de calcul majeure du dirigeant éthiopien pour n’avoir pas envisagé tous les scénarios. Ils estiment que lorsque le chaos prendra fin avec le tir de la dernière cartouche, celle-ci ne marquera pas seulement la fin des Janjawids, mais également le terme du parcours politique d’Abiy Ahmed, mettant un point final à la trajectoire singulière du lauréat du prix Nobel de la paix qui aura mené sept guerres, dont la première deux semaines seulement après la réception de sa distinction.