
La sédition entre les deux peuples… Une arme cachée pour affaiblir les relations égypto-soudanaises
Amr Khan – Écrivain et journaliste égyptien
Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina
- Une relation populaire fragile, qu’il est facile de voir tendue par les rumeurs, prise pour cible par les campagnes d’incitation en tout temps et en tout lieu, et dont la sérénité est troublée par des récits historiques sélectifs et un sentiment d’injustice légué, invoqués chaque fois que certains ont besoin d’attiser le différend entre les peuples égyptien et soudanais. C’est ainsi que se présente la relation entre les fils de la vallée du Nil en cette conjoncture historique extrêmement difficile, où les espaces de confiance reculent et où les cercles de polémique et d’accusations s’élargissent, tandis que s’accroissent les défis auxquels font face les deux pays et la région entière.
- Nous ne sommes pas ici pour réfuter tous les récits historiques, ni pour engager des polémiques sur les époques du gouvernement ottoman et du condominium lors de l’occupation britannique de l’Égypte et du Soudan, ni pour nier les conflits, les déséquilibres de pouvoir et les injustices qu’ont connus ces étapes et qui méritent d’être étudiés et documentés. Mais nous faisons face à une question plus urgente : pourquoi invoque-t-on constamment le passé pour empoisonner le présent, au lieu de le comprendre, d’en tirer les leçons et de bâtir un avenir différent ?
- Le danger ne réside pas dans la discussion de l’histoire, car c’est là une nécessité cognitive incontournable, mais dans son utilisation sélective pour fabriquer l’hostilité entre deux peuples unis par la géographie, l’histoire et les intérêts humains et stratégiques. Lorsque les faits historiques se transforment en outils de généralisation et d’accusation collective, le citoyen égyptien devient responsable de tout ce qu’un dirigeant ou un pouvoir a commis dans le passé, et le citoyen soudanais se voit sommé de porter un héritage de rancœur envers un peuple tout entier, simplement en raison de son appartenance à un État donné. C’est là que la mémoire se transforme, passant d’un moyen de compréhension à un combustible de sédition.
- Le plus grand danger auquel peuvent faire face les relations égypto-soudanaises n’est pas la divergence des points de vue, mais l’effondrement de la confiance populaire sous la pression des rumeurs, de l’incitation et de la généralisation. Car nous, les fils de la vallée du Nil, que nous croyions au destin commun ou que nous soyons en désaccord sur la nature de la relation entre les deux pays, traversons des conditions économiques, sociales et sécuritaires extrêmement complexes. Les conflits et les guerres dans notre environnement arabe et africain ont imposé de lourds fardeaux, allant du déplacement et de l’asile à l’épuisement des ressources et à la pression sur les services et les infrastructures, sans compter les répercussions psychologiques et sociales que laissent les guerres tant sur les sociétés d’accueil que sur les déplacés.
- Dans ces conditions, le citoyen devient plus vulnérable à l’anxiété et à la colère, et la rumeur se propage d’autant plus vite qu’elle trouve un terrain chargé et un public en quête d’explication à sa souffrance. Une position individuelle, un incident criminel ou un différend passager peuvent alors se transformer en accusation collective contre tout un peuple, avant que les plateformes de réseaux sociaux ne se chargent de l’amplifier et que les comptes agitateurs ne le recyclent, au point que l’exception apparaisse comme la règle et l’incident individuel comme la preuve d’une position générale. C’est ici que se manifeste la gravité des campagnes de désinformation ; elles n’ont pas nécessairement besoin de forger tous les faits, il leur suffit d’extraire un fait de son contexte, de masquer une information essentielle, de généraliser le comportement d’un individu à des millions d’êtres humains, ou de republier un récit non vérifié pour qu’il devienne une vérité dans l’esprit des destinataires. Et avec la répétition de ces pratiques, l’espace de la raison recule, la voix de la colère s’élève, et les relations humaines deviennent otages de quiconque possède la capacité d’allumer la polémique et de l’orienter.
- Cela ne signifie pas que chaque différend égypto-soudanais est un complot, ni que chaque critique mutuelle vise à saboter les relations. Il y a de vrais problèmes qu’il faut reconnaître et discuter en toute transparence, et il y a des expériences individuelles négatives qu’il ne convient ni de nier ni d’en minimiser les effets. Mais il y a une grande différence entre traiter les problèmes sur la base des faits et de la loi, et les transformer en campagnes de haine visant l’identité nationale d’un peuple entier.
- La question que nous devons poser est la suivante qui profite du fait que l’Égyptien et le Soudanais deviennent des adversaires sur les réseaux sociaux, alors que les pays de la région font face à des défis qui dépassent leurs capacités s’ils agissent séparément ? Et qui profite de l’ennoiement de l’espace public dans des batailles autour de récits historiques contestés, au lieu de focaliser l’attention sur les dossiers de la sécurité, de la stabilité, du développement et de la coopération économique ?
- On ne peut affirmer avec certitude l’existence d’une seule partie qui dirige toutes les manifestations de tension, ni attribuer chaque différend à un plan concerté sans preuves. Mais il est certain que les environnements chargés d’hostilité offrent des opportunités à quiconque cherche à exploiter les divisions, et que l’affaiblissement de la confiance entre les deux peuples nuit à leurs intérêts communs, indépendamment de l’identité du bénéficiaire ou de ses motivations. Cette question prend une importance démultipliée à la lumière de la concurrence régionale, de l’imbrication des dossiers de sécurité, de l’eau, de la mer Rouge, du commerce et de la stabilité que connaissent les régions de la vallée du Nil et de la Corne de l’Afrique. Les relations entre les États ne reposent pas sur de simples intentions, elles sont également affectées par le degré de cohésion de leurs sociétés et par leur capacité à distinguer entre le différend légitime et l’incitation préméditée, entre la critique responsable et le discours de haine.
- La force des relations égypto-soudanaises ne doit pas être réduite à des déclarations officielles ou à des rencontres politiques, quelle que soit leur importance, mais elle requiert une base populaire solide, un média responsable et un discours public qui respecte la spécificité de chaque société et ne permet pas que les divergences se transforment en inimitiés ouvertes. Elle exige également la reconnaissance mutuelle des craintes et des problèmes, et leur traitement loin de tout déni, surenchère ou invocation sélective des accusations historiques.
- Dès lors, une responsabilité fondamentale incombe aux médias ; soit ils constituent un pont pour la compréhension, vérifiant les informations et séparant les faits des opinions, soit ils deviennent une arène pour recycler les rumeurs et reproduire les stéréotypes. Une responsabilité parallèle pèse sur les citoyens, qui commencent par la vérification des nouvelles, le rejet de la généralisation et le refus de se laisser entraîner derrière les comptes qui se nourrissent de la provocation et de l’injure mutuelle. Il n’est pas exigé que les Égyptiens et les Soudanais soient d’accord sur tout, ni que l’un ignore les erreurs de l’autre, mais ce que l’on demande, c’est de ne pas permettre au différend de se transformer en rupture, au doute de se substituer aux faits, et au passé de fermer les portes de l’avenir.
- Nous perdons notre temps lorsque nous nous occupons à clarifier ce que les faits démontrent, tout en ignorant la manière dont les crises sont façonnées dans la conscience publique. Certains peuvent trouver du plaisir dans des polémiques sans fin sur la description du soleil et les traits de la lune, mais les peuples ne bâtissent pas leur avenir par des querelles de mots, et ne protègent pas leurs intérêts par l’échange d’accusations. La conjoncture actuelle impose aux Égyptiens et aux Soudanais de réaliser que la sédition n’a pas besoin de frontières communes pour se propager, ni d’un accord politique pour laisser ses traces ; il suffit que la confiance recule, que la rumeur devienne prioritaire sur la vérité, et que chaque partie soit prête à croire le pire de ce qui se dit sur l’autre.
- Allons-nous laisser nos différends se transformer en un mur séparant les deux peuples de la vallée du Nil, où allons-nous restaurer notre capacité au dialogue et immuniser nos relations contre les campagnes de désinformation et d’incitation ? Protéger les relations égypto-soudanaises n’est pas la seule responsabilité des gouvernements, c’est aussi celle de deux sociétés qui comprennent que leurs désaccords, aussi réels soient-ils, ne doivent pas devenir une opportunité gratuite pour quiconque veut les affaiblir. Car lorsque les cercles de la discorde s’élargissent, les deux peuples perdent ensemble, tandis que lorsque la vérité l’emporte sur la rumeur, et que l’intérêt commun prime sur l’incitation, l’historique devient une leçon dont on s’inspire, et non une arme que l’on retourne les uns contre les autres.