
Le Général de corps d’armée Abdel Fattah Al-Burhan écrit l’éditorial du dernier numéro du magazine turc (Almanac Diplomatique)
Cadre de travail sur la crise du Soudan… Souveraineté, légitimité et reconstruction
Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina
L’essence de nos conditions demeure inchangée à ce jour : elle inclut le retrait des zones occupées et l’exclusion des armes lourdes de l’équation du conflit. Reconnaître qu’aucune reddition politique durable ne peut être bâtie tant que persiste la réalité de la (rébellion armée) ayant conduit au déclenchement de la guerre. Je suis certain que les relations soudano-turques connaîtront un approfondissement accru au cours de la phase à venir.
Le Soudan est aujourd’hui confronté non seulement à un conflit armé interne, mais à un test plus vaste touchant à l’essence de la souveraineté de l’État, à la cohésion de la société et à l’avenir du système régional environnant. La crise actuelle ne peut être lue comme un simple affrontement entre deux formations armées ; car avec l’érosion de l’autorité de l’État, le démantèlement de la structure sécuritaire, l’interruption des services publics et l’intensification du débat sur les rôles et les interventions de parties extérieures, la crise s’est transformée en ce que l’on peut qualifier de (moment fondateur) qui laissera une trace décisive dans la formation de l’avenir politique du Soudan.
Dans ce cadre, ma priorité absolue consiste à préserver l’unité du territoire soudanais et à garantir la pérennité de l’État. La volonté du peuple soudanais doit primer sur toute logique de milice et sur les réseaux d’influence liés aux intérêts personnels ou aux affiliations extérieures.
Il retombe aux Forces Armées Soudanaises une responsabilité historique et constitutionnelle consistant à empêcher l’imposition de faits accomplis coercitifs qui pourraient pousser le pays vers la désintégration, et à restaurer le seuil minimal d’environnement sécuritaire permettant une transition civile possible. Cela ne signifie pas que la guerre est une fin en soi, mais c’est la reconnaissance qu’aucune reddition politique durable ne peut être bâtie tant que persiste la réalité de la (rébellion armée) qui a conduit au déclenchement de la guerre à l’origine.
Pourquoi disons-nous : La sécurité d’abord ? Il ne fait aucun doute que les appels au cessez-le-feu et au lancement de processus de négociation au Soudan sont nécessaires. Cependant, la table de négociation, dans un contexte de prise d’otage de l’action politique par les armes sur le terrain, ne prend de sens que si elle s’appuie sur des principes clairs. Dès les premiers jours de la guerre, nous avons fait preuve d’une ouverture de bonne foi envers les initiatives de négociation, soucieux d’empêcher la désintégration du Soudan et de stopper l’effusion de sang ; c’est pourquoi nous avons participé aux pourparlers de Djeddah. Cependant, le succès de tout effort de négociation reste conditionné par une exigence fondamentale : que les formations armées renoncent à toute prétention de souveraineté parallèle à l’autorité de l’État légitime.
L’essence de nos conditions demeure inchangée à ce jour : elle inclut le retrait des zones occupées, l’exclusion des armes lourdes de l’équation du conflit, et la fin de tout centre de pouvoir distinct opérant hors de la chaîne de commandement officielle de l’État. Sans ces conditions, le cessez-le-feu ne serait rien de plus qu’une trêve temporaire qui gèle le conflit sans le traiter. Notre objectif n’est pas de (gérer) la crise, mais de ramener le Soudan vers la voie d’un État d’institutions.
La question des interventions extérieures et des calculs régionaux : On ne peut nier l’impact des réseaux de soutien extérieur dans la prolongation de la crise soudanaise et l’augmentation de son coût. La position du Soudan est claire à cet égard : le Soudan appartient aux Soudanais. Aucun règlement ne doit être formulé sur la base d’équations imposées de l’extérieur, mais via un dialogue soudano-soudanais partant des priorités nationales.
Dans ce contexte, nos évaluations se sont renforcées concernant l’implication de certaines parties extérieures dans le soutien aux Forces de Soutien Rapide à différents niveaux, sur la base des faits de terrain et des données à notre disposition. La poursuite de ce soutien extérieur alimente l’économie de guerre, complique les chances d’y mettre fin et retarde la restauration du tissu social. Il n’est pas permis de transformer la sécurité nationale soudanaise en un théâtre ou une (ligne de transit) pour le règlement des rivalités régionales.
La catastrophe humanitaire… le visage le plus lourd de la crise : Les civils paient le prix fort de cette guerre. Des millions de personnes ont été déplacées, les villes ont été épuisées, les infrastructures se sont effondrées et les services de base ont cessé. Les données internationales indiquent que le nombre de personnes déplacées de force depuis le début du conflit s’élève à des dizaines de millions. Ce tableau révèle que le Soudan est confronté, parallèlement à la crise sécuritaire, à une crise de développement et à une crise des capacités de l’État.
Dès lors, la (diplomatie humanitaire) n’est pas un slogan, mais une nécessité urgente ; elle comprend la garantie de l’accès à l’aide humanitaire, la remise en service des services de santé, la protection des déplacés, et la restauration des fonctions d’éducation et de sécurité alimentaire. Les initiatives locales et les réseaux de volontaires qui maintiennent la résilience de la société jouent également un rôle vital dans ce parcours, et le maintien de cette capacité est une condition essentielle au processus de reconstruction.
Partenariat stratégique avec la Turquie : l’horizon de l’après-guerre : Comme je l’ai affirmé lors de mes rencontres à Ankara, les relations entre le Soudan et la Turquie sont des relations historiques ancrées dans l’esprit de fraternité. L’empressement de la Turquie à maintenir la question soudanaise présente dans l’agenda international, et sa solidarité manifestée envers le peuple soudanais, est une position dont la valeur est encore plus évidente dans les moments de détresse.
La phase à venir ne se limite pas à l’arrêt des combats, elle représente également la phase de reconstruction du Soudan. Ce processus englobera de vastes domaines, allant de l’infrastructure et de l’énergie à l’agriculture et aux ports, de la santé et de l’exploitation minière à l’éducation. Les capacités institutionnelles turques, le dynamisme du secteur privé et l’expertise de terrain constituent une base pratique pour un partenariat efficace dans le redressement du Soudan. Dans cette optique, nous étudions la prise de mesures de facilitation, notamment l’amélioration du système de visas pour les hommes d’affaires, afin d’ouvrir des perspectives d’investissement et d’échanges commerciaux.
Le système régional et le principe de souveraineté : le modèle du Somaliland : Nous observons, enfin, que les démarches qui touchent au principe de souveraineté et à l’intégrité territoriale dans notre région produisent une instabilité à long terme. Les discussions qui débutent quelque part sous le titre de (reconnaissance) peuvent se transformer en précédents encourageant les tendances séparatistes dans d’autres géographies, menaçant ainsi l’équilibre régional global.
L’objectif du Soudan est clair : rétablir l’autorité de l’État légitime, garantir la protection des civils, et s’engager vers un processus politique inclusif sur une base sécuritaire solide. La coopération avec les pays amis demeure un élément important dans cette voie, mais la boussole de la solution restera toujours la souveraineté du Soudan et l’avenir commun de son peuple.
Dans ce contexte, j’espère que ce texte constituera une introduction au numéro spécial consacré aux relations soudano-turques prévu pour publication. Je suis convaincu que l’approche présentée ici, centrée sur la souveraineté du Soudan, son intégrité territoriale, sa cohésion sociale et sa reconstruction, fournira un terrain intellectuel commun pour les chercheurs, les décideurs et les praticiens, et contribuera à un débat constructif et à des solutions durables. Je suis certain que les relations soudano-turques, fondées sur les liens historiques, le respect mutuel et la solidarité, connaîtront un approfondissement accru dans la période à venir, évoluant vers un niveau de coopération stratégique plus avancé. J’espère que ce numéro contribuera, ne serait-ce que modestement, à éclairer les complexités des crises actuelles et à bâtir un avenir plus stable, juste et partenarial pour le Soudan et la région élargie.