La rencontre d’Al-Burhan avec les professionnels des médias soudanais …La dangerosité de l’arme des médias politiques

 

Amr Khan – Journaliste et écrivain égyptien

 

Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina

 

La rencontre des professionnels des médias soudanais avec le président du Conseil de souveraineté de transition au Soudan, le général de corps d’armée Abdel Fattah al-Burhan, a suscité une large vague d’effervescence politique et médiatique. Ses formes se sont multipliées et ses motivations se sont diversifiées, au point que sous certains aspects, le combat ne semblait plus porter sur ce qui s’était dit durant la rencontre, ni sur les messages véhiculés par les déclarations du président du Conseil de souveraineté, mais plutôt sur une question bien plus simple : qui a été invité à la réunion et qui ne l’a pas été ? C’est précisément là que certaines voix ont commencé à déplacer le débat du contenu de l’événement vers sa marge, et des messages politiques vers la liste des participants.

Ceux qui ont été pris par ce que l’on peut décrire comme un « dépit psychologique » en raison de leur non-invitation à la rencontre sont sortis pour s’engager dans une vague de critiques aux formes multiples… tantôt en prétendant que l’invitation avait été adressée à des journalistes de la presse écrite et non à des professionnels de l’audiovisuel, tantôt en contestant la participation de journalistes soudanais résidant à l’étranger, sous prétexte qu’ils n’avaient pas vécu l’expérience du travail journalistique sous les bombardements et le feu, contrairement à leurs confrères restés à l’intérieur du Soudan.

Le débat s’est ensuite déporté sur l’entité ayant lancé les invitations, certains exigeant la divulgation des critères de sélection des journalistes ayant participé à la réunion ; d’autres sont même allés jusqu’à affirmer que le processus de sélection visait des journalistes et professionnels des médias partisans des Forces armées soudanaises, qu’ils soient à l’intérieur ou à l’étranger, avant d’ajouter que même l’ensemble des partisans des Forces armées n’avait pas été inclus dans l’invitation, et que la sélection s’était faite au sein même de ce cercle.

Indépendamment de la soudabilité ou non de ces critiques, la question qui devrait être posée ici est la suivante : demandait-on à cette rencontre d’être un congrès général pour l’ensemble des journalistes et professionnels des médias soudanais, ou une réunion politique et médiatique aux objectifs précis et aux messages définis ?

Les événements politiques ne se mesurent pas toujours au nombre de participants, mais plutôt aux messages qu’ils produisent, à l’impact qu’ils laissent et à ce qu’ils réussissent à transmettre au public, aux adversaires, aux alliés et aux décideurs.

C’est sous cet angle précis qu’il apparaît que certains critiques se sont trop préoccupés de la question « Qui était présent ? » sans s’arrêter suffisamment devant la question la plus importante : « Qu’a-t-on dit ? Pourquoi l’a-t-on dit maintenant ? Et à qui les messages étaient-ils adressés ? ».

D’autres sont même allés plus loin en accusant les participants d’avoir obtenu des privilèges particuliers pour assister à la rencontre, et que l’objectif ne dépassait pas la prise de photos souvenirs avec le président du Conseil de souveraineté, comme si la réunion politique et médiatique n’avait aucune valeur sauf si elle se terminait par une photo de groupe.

Ce type de lecture réduit l’action médiatique et politique à son apparence extérieure et en ignore le véritable noyau. La photo peut s’effacer avec la fin de la réunion, tandis que la déclaration politique peut rester vivante des jours, des semaines, voire des années, lorsqu’elle porte une information, une position ou un message d’impact.

Et l’élément le plus marquant révélé par cette rencontre est peut-être que les médias politiques ne sont pas une simple transmission de nouvelles, mais la fabrique même du moment politique.

La réunion a réussi à lancer un ensemble de messages rapides et directs, ce qui constitue la fonction que les acteurs des médias politiques sont censés bien connaître. Les déclarations faites devant un groupe de professionnels des médias ne restent pas confinées à l’intérieur de la salle, mais se transforment en quelques minutes en une matière relayée par les plateformes, les journaux et les réseaux sociaux, atteignant de multiples parties à l’intérieur comme à l’extérieur du Soudan. C’est là que réside la dangerosité de l’arme des médias politiques.

Nombre de journalistes et de professionnels des médias dans notre région arabe et africaine traitent les déclarations politiques comme une simple matière informative, alors que certains moments exigent une lecture plus profonde de ce qui se cache derrière la déclaration : Pourquoi a-t-elle été dite maintenant ? Que souhaite transmettre son auteur ? Quelle est la partie visée ? Et que cherche-t-on à modifier dans l’orientation du débat public ?… Lors de la rencontre d’Al-Burhan, cette dimension était fortement présente.

Parmi les déclarations ayant suscité des réactions directes figure ce qui a été rapporté du président du Conseil de souveraineté concernant des tentatives menées par un groupe comprenant Mariam al-Sadiq al-Mahdi, Khalid Omar et Babiker Faisal pour concevoir un accord alternatif à l’accord-cadre, et tenter d’en convaincre le Conseil de souveraineté, ce qui permettait, selon la version d’Al-Burhan, de prendre le contrôle de l’appareil exécutif et de se maintenir au pouvoir pendant une durée de dix ans, ce qu’il a déclaré avoir catégoriquement rejeté.

Ce récit a suscité à son tour des réactions, dont l’une des plus marquantes fut l’attaque de Babiker Faisal contre ce qui est venu dans les déclarations d’Al-Burhan, et son démenti de ces accusations. Il est naturel que la personne dont le nom a été mentionné dans un discours politique d’une telle sensibilité réagisse, présente sa version et nie ce qui lui est attribué.

Cela fait partie intégrante du droit de réponse et de la nature du débat politique. Cependant, ce qui est frappant, c’est que ce démenti est intervenu dans le sillage d’un vaste élan médiatique créé par la rencontre, ce qui a fait basculer rapidement la bataille de la salle de réunion vers l’espace médiatique et les plateformes numériques. C’est précisément ici que l’on peut comprendre l’une des fonctions les plus importantes de la rencontre.

Elle a réussi à réordonner l’agenda du débat public… Au lieu que les médias soudanais ne restent prisonniers d’une polémique répétitive sur la guerre et les positions des forces politiques, des déclarations directes et révélatrices ont émergé à la surface, ouvrant des dossiers litigieux et contraignant les parties dont les noms ont été cités dans le discours du président du Conseil de souveraineté à adopter des positions publiques et cela constitue en soi un impact politique et médiatique qui ne peut être ignoré.

Quant aux propos affirmant que les participants s’étaient rendus à la rencontre pour les photos, il s’agit d’une tentative de redéfinir l’événement sous un angle extrêmement étroit. Les photos ne font pas la rencontre, tout comme l’absence de prises de vue ne signifie pas nécessairement son échec. Le véritable critère de réussite est de savoir si les messages sont parvenus au public ciblé, s’ils ont suscité un débat ou des réactions, ou s’ils ont poussé les parties concernées à clarifier leurs positions.

Selon ce critère, l’écho de la rencontre elle-même constitue la preuve que ce qui s’est déroulé n’était pas une simple séance protocolaire, les réactions se sont étendu aux parties politiques et médiatiques, et des communiqués, des déclarations, des démentis et des clarifications sont apparus, tandis que le débat s’est enflammé autour du contenu de ce qu’a dit le président du Conseil de souveraineté, et non pas seulement autour des personnes assises devant lui. Et c’est ce moment précis auquel les professionnels des médias devraient prêter attention.

Un événement politique réussi n’est pas nécessairement le plus bondé de participants, ni celui qui compte le plus grand nombre de photos, mais plutôt celui qui parvient à produire un message politique clair et à pénétration rapide… Et le journalisme politique professionnel sait que la valeur d’un message ne se détermine pas au nombre de mots, mais à sa capacité d’atteindre ceux que cela concerne.

De là, on peut dire que la rencontre des professionnels des médias soudanais avec Al-Burhan a réussi à utiliser les médias comme un outil politique efficace, et non comme un simple canal de transmission de déclarations. Quant au bruit qui a suivi la rencontre au sujet des invitations et des critères de sélection, c’est un débat légitime s’il a pour but de développer la pratique médiatique et de garantir le professionnalisme et la transparence mais il perd de sa valeur lorsqu’il se transforme en une tentative de confisquer tout le contenu de l’événement simplement parce que certains noms n’étaient pas présents. Car différer sur la liste des invités est une chose, et faire tomber la valeur de ce qui a été dit lors de la réunion en est une autre.

Tout journaliste a le droit de s’interroger sur les critères d’invitation, et tout professionnel des médias a le droit de s’opposer aux mécanismes de sélection, mais personne n’a le droit de faire de sa non-invitation un critère pour juger de la réussite ou de l’échec de tout un événement politique et médiatique.

Le Soudan vit une guerre complexe, et dans de tels moments, la parole politique devient mesurée, et l’accès à l’opinion publique devient une partie intégrante de la gestion du conflit lui-même. C’est pourquoi, plus important que la question « Qui s’est assis aux côtés d’Al-Burhan ? », se pose une question plus sérieuse : Quels messages sont sortis de cette réunion, qui ont-ils atteint, et qui s’est trouvé contraint d’y répondre ? C’est là seulement que la réussite peut se mesurer.

Quant à ceux qui ont perdu un siège à la rencontre, ils ne devraient pas transformer la perte de l’invitation en une perte du sujet lui-même. La rencontre est terminée, les photos vont s’estomper et le bruit autour des noms des participants va se calmer, mais les messages politiques qui y ont été lancés resteront présents dans le paysage soudanais.

En fin de compte, la rencontre n’était pas un test du nombre de sièges, mais un test de la force du message et les réactions qui l’ont suivie ont prouvé que les messages sont bien arrivés. Cela, dans le monde des médias politiques, n’est pas un détail marginal : c’est le cœur même de toute l’histoire.