
L’apparition de Hemedti en Ouganda : une manœuvre diplomatique qui bouleverse l’échiquier régional
Par Amr Khan – Journaliste égyptien
Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina
*L’apparition du commandant de la milice des Forces de Soutien Rapide (FSR), Mohamed Hamdan Daglo, dit “Hemedti”, à Kampala, la capitale ougandaise, a suscité une vaste vague de controverses politiques et médiatiques, alors que la guerre au Soudan fait rage depuis avril 2023. Cette visite, marquée par sa rencontre avec le président ougandais Yoweri Museveni dans la ville d’Entebbe, est apparue comme une démarche extérieure notable à un moment d’une sensibilité extrême, ouvrant la porte à des interrogations sur ses significations politiques et ses conséquences potentielles.
*Ce mouvement se prête à plusieurs lectures. D’une part, cette apparition publique hors du Soudan représente une tentative manifeste de briser l’isolement politique qui a entouré le commandement des FSR ces derniers mois, particulièrement à la lumière des accusations croissantes concernant les violations commises dans les zones de conflit.
*D’autre part, elle reflète une volonté de repositionnement régional en ouvrant des canaux de communication directs avec des capitales africaines influentes, à un moment où les pressions internationales s’intensifient pour l’arrêt de la guerre et l’engagement dans un processus politique.
*Au cours de la visite, Hemedti a exposé sa vision d’une solution, affirmant – selon ce qui a été rapporté par les médias – que ses forces ne cherchent pas à s’emparer du pouvoir ou à accéder à la présidence, et que leur objectif consiste à empêcher l’effondrement de l’État et à préserver l’unité du Soudan. Il a également appelé à un dialogue politique inclusif regroupant les diverses forces, le considérant comme la seule porte d’entrée pour mettre fin au conflit.
*Ces messages portaient un caractère politique évident, semblant adressés tant à l’intérieur du Soudan qu’à l’extérieur.
*Cependant, l’accueil ougandais a suscité des réactions de colère à Khartoum. Le gouvernement soudanais a considéré que l’accueil du chef d’une milice engagée dans une confrontation militaire ouverte avec l’armée représentait une mesure inamicale, surtout face à ce qu’il décrit comme des violations à grande échelle commises contre les civils. Certains responsables sont allés jusqu’à considérer cette visite comme une transgression des normes diplomatiques et un mépris de l’ampleur de la souffrance humaine résultant du conflit.
*Les critiques ne se sont pas limitées aux cercles officiels. Un certain nombre de politiciens et d’acteurs civils ont estimé que la visite accorde un élan politique à une partie militaire à un moment où la priorité devrait être le cessez-le-feu et l’atténuation de la crise humanitaire. Ces derniers ont considéré que tout mouvement extérieur devrait s’inscrire dans le cadre d’un processus de négociation déclaré, et non constituer une étape unilatérale pouvant être interprétée comme une quête de légitimité politique.
*Au niveau régional, aucune position directe n’a été émise par l’Union africaine concernant cette visite ; toutefois, ses positions précédemment annoncées se concentrent sur la nécessité d’arrêter les combats et de revenir à un processus politique inclusif. De même, les Nations unies ont poursuivi leurs appels à une trêve humanitaire urgente, face à l’aggravation des conditions de vie et à l’extension des déplacements internes et externes.
*Il semble que l’initiative de Kampala s’inscrive dans un contexte régional qui cherche, même lentement, à maintenir les canaux de communication ouverts avec les différentes parties.
*Il est frappant de noter que la visite a coïncidé avec des développements rapides sur le terrain à l’intérieur du Soudan, ce qui rend difficile de la dissocier de l’équilibre des forces sur place. Souvent, les mouvements diplomatiques en temps de guerre sont interprétés comme le reflet de calculs militaires, que ce soit pour renforcer les atouts de négociation ou pour envoyer des messages de rassurance à des alliés potentiels. Dans ce cadre, la rencontre d’Entebbe peut être vue comme une tentative de démontrer que les FSR possèdent encore une marge de manœuvre hors des frontières, malgré les pressions croissantes.
*En revanche, des observateurs estiment que cette visite pourrait placer l’Ouganda lui-même dans une position délicate au sein de l’échiquier soudanais, surtout si elle est perçue comme un parti pris pour l’un des camps. Néanmoins, Kampala, qui a joué des rôles de médiation dans des crises régionales antérieures, pourrait justifier cet accueil comme faisant partie des efforts visant à maintenir les opportunités de dialogue, et non comme un alignement politique.
*En conclusion, l’apparition de Hemedti en Ouganda reflète la complexité de la scène soudanaise et son imbrication avec des calculs régionaux plus larges. Ce mouvement, quelles que soient les interprétations, confirme que la crise n’est plus une affaire purement interne, mais qu’elle est devenue un dossier régional où s’entremêlent intérêts et équilibres. Entre la poursuite des affrontements militaires et l’intensification des appels à une solution politique, la question cruciale demeure : cette visite représente-t-elle une étape préliminaire vers une nouvelle voie de négociation, ou simplement une étape dans un long conflit dont les issues ne sont pas encore claires ?