Le discours du ministre de l’Information (et la pleureuse à gages)

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Avant le crépuscule

Abdelmalik Al-Naim Ahmed

Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina

 

J’ai suivi, comme beaucoup d’autres, l’entretien mené par le présentateur de la chaîne Al Jazeera, Ahmed Taha, avec le ministre de l’Information, de la Culture, du Tourisme et des Antiquités, Khalid Al-Aisir, à la suite de son retour d’une visite officielle à l’étranger au sein de la délégation du Premier ministre, Dr. Kamel Idris. Cette tournée a inclus le Vatican, où il a rencontré le Pape, puis Londres, où il a donné une conférence devant les étudiants de l’Université d’Oxford et a rencontré la communauté soudanaise sans toutefois s’entretenir avec le moindre responsable du gouvernement britannique. Il est ensuite revenu via la Turquie, où il a rencontré le président turc Rajap Taib Erdogan et a tenu une réunion ministérielle de coopération économique dont les résultats apparaîtront probablement plus tard.

Il est clair que le ministre a voulu, à travers cet entretien, répondre aux nombreuses interrogations soulevées dans les médias concernant l’utilité de cette tournée et les bénéfices qui en découlent pour le peuple soudanais. De plus, il avait l’intention de répliquer aux accusations ayant ciblé son ministère ainsi que l’une des institutions médiatiques prestigieuses sous sa tutelle, en raison de leur couverture de l’actualité de cette visite, une couverture que certains ont jugée malavisée dans son traitement et sa présentation au regard des exigences du professionnalisme.

Malheureusement, le ministre n’a pas réussi à répondre directement aux questions du présentateur, tout comme il a échoué à apporter une réplique objective aux interrogations soulevées dans les médias. Étant donné qu’il avait été dépouillé, par un décret ministériel précédent, de sa fonction de porte-parole officiel du gouvernement sans qu’un remplaçant ne soit nommé — ce qui fait partie des crises du « gouvernement de l’espoir » —, il aurait été plus judicieux pour le ministre de se contenter de la conférence de presse tenue par le Premier ministre à son retour. Et ce, malgré ma conviction personnelle, après avoir suivi les réponses du Premier ministre, que celles-ci manquaient de persuasion sur de nombreux aspects. Il se peut que son escale en Turquie et sa rencontre avec le président Erdogan aient été l’élément le plus important de cette tournée.

En plus du fait que le ministre de l’Information n’a pas réussi à fournir des réponses convaincantes face aux questions et aux critiques ayant accompagné la tournée, il est allé encore plus loin en ouvrant le feu sur lui-même lorsqu’il a lancé des accusations gratuites et aléatoires contre certains journalistes, affirmant qu’ils défendaient l’armée en échange d’argent. C’est une accusation d’une extrême gravité qu’un citoyen ordinaire ne saurait proférer, alors qu’en est-il lorsqu’elle émane d’un ministre constitutionnel, qui est le premier responsable de l’information et de la régulation du discours médiatique. Il a également qualifié certains journalistes de « pleureuses à gages » (les na’ihaat al-moustajarat), une expression et une description d’une misère absolue pour désigner des professionnels de la plume qu’il n’a bien sûr pas nommés, malgré l’insistance du présentateur à lui demander de fournir des modèles ou des exemples de ceux qu’il accusait. La « pleureuse à gages » est une description attribuée à certaines femmes qui n’ont aucun lien avec le défunt, mais qui sont payées pour pleurer et se lamenter uniquement parce qu’elles excellent dans l’art de la lamentation et de la comédie). C’est à ce point que le ministre de l’Information ose qualifier certains journalistes et professionnels des médias.

Le ministre de l’Information s’est appuyé, dans son accusation contre certains journalistes de soutenir l’armée contre de l’argent, sur des messages qui se trouveraient, selon lui, dans les téléphones de certains ministres, envoyés par des journalistes demandant de l’argent. Et lorsque leur demande n’est pas satisfaite, les expéditeurs de ces messages se transforment en ennemis de l’armée… Une telle accusation présente une dangerosité multidimensionnelle et pourrait ne pas constituer une preuve valable devant la justice si les accusés, ou ceux qui les représentent, décidaient de porter plainte pour diffamation contre le ministre, d’abord pour qu’il identifie les accusés afin qu’ils soient jugés puis radiés de l’Union des journalistes, ou alors innocentés, laissant l’accusation peser sur celui qui l’a formulée. L’accusation généralisée est nuisible et préjudiciable pour tous ceux qui exercent cette profession.

De plus, accuser certains de soutenir l’armée en échange d’argent ne s’arrête pas au niveau du journaliste accusé, mais constitue également une accusation explicite contre l’armée elle-même, sous-entendant qu’elle a acquis le soutien de certaines plumes en les achetant. C’est évidemment un discours que l’on ne lance pas ainsi en l’air de la part d’un responsable constitutionnel censé être le porte-parole officiel du gouvernement.

À mon avis, le ministre de l’Information n’avait pas du tout besoin d’apparaître en personne sur une chaîne à grande audience pour s’exprimer comme s’il était un « activiste politique… ou un analyste des événements ». Il est par ailleurs évident que le ministre n’a pas dépassé le stade de son activisme médiatique antérieur à son accession au siège ministériel, oubliant que chaque poste exige des compétences, des missions, des spécificités et des engagements propres. Le ministre aurait pu se contenter de faire publier un communiqué par le bureau de presse du ministère de l’Information, expliquant les détails de la visite et répondant aux interrogations soulevées, sans que le ministre ne se mette lui-même au-devant de la scène pour lancer des accusations qu’il lui sera difficile de prouver devant la justice si la partie lésée se voyait contrainte de recourir aux tribunaux.

Ce n’est pas ainsi que l’on mène les affaires de l’État, mon cher ministre de l’Information.