
Le Soudan triomphera par l’espoir : le consensus national comme seule issue à la crise
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Amr Khan
Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina
Tel est le Soudan : chaque fois qu’une pousse d’espoir lève sur sa terre pour un avenir radieux, certains politiciens s’empressent de la brûler. Ces derniers prétendent comprendre la terre et sa géographie, le ciel et ses piliers, tout en s’arrogeant la science du futur et de ses scénarios. Ce sont ceux-là mêmes qui estiment avoir tous les droits pour être suivis et non pour suivre, pour diriger et non pour être dirigés, et pour monopoliser la vérité, quitte à contredire les faits et l’expérience. Cette formule n’est pas une simple description d’une situation politique passagère, mais le résumé condensé d’une longue trajectoire d’échecs vécus par le Soudan au fil des décennies. Bien souvent, des occasions historiques ont été manquées en raison des querelles des élites politiques et de leur incapacité à se hisser à la hauteur des défis nationaux. Dès lors, analyser une réunion politique ou une démarche diplomatique dépasse la simple évaluation du moment présent pour devenir le miroir de toute la réalité politique soudanaise.
Ce qui s’est produit lors des réunions des forces politiques soudanaises à Addis-Abeba illustre une nouvelle fois ce vieux dilemme. Ces rencontres se sont tenues dans des conditions exceptionnelles pour le pays, après plus de trois ans d’une guerre qui a déchiré la géographie soudanaise, accablé les citoyens et plongé l’État dans l’une des phases les plus périlleuses de son histoire moderne. Beaucoup espéraient que ces réunions constitueraient le point de départ d’un large consensus politique, ouvrant la voie à une vision commune pour le Soudan de l’après-guerre, ou jetant du moins les bases premières pour mettre fin au conflit et reconstruire l’État.
Cependant, la réalité a révélé une fois de plus l’ampleur du fossé qui sépare les ambitions nationales des calculs politiques étroits. Au lieu de transformer la réunion en une plateforme pour formuler un projet national inclusif, les divergences sur la représentation, la participation et les priorités politiques ont pris le dessus. Certains se sont complus à reproduire les conflits du passé plutôt que de chercher des solutions pour l’avenir. Et au lieu de se focaliser sur la question cruciale : « Comment arrêter la guerre et sauver le Soudan ? », les débats ont souvent tourné à la polémique pour savoir qui détient la légitimité et qui a le droit de parler au nom du peuple soudanais. C’était comme si la patrie n’était pas une cause vitale engageant des millions de vies, mais un simple terrain de querelles politiques personnelles et partisanes.
Il ne fait aucun doute que les divergences entre les forces politiques sont naturelles dans toute société démocratique. Les différences de visions, de programmes et de positions font partie intégrante d’une vie politique saine. Néanmoins, la crise soudanaise ne peut plus se payer le luxe des conflits traditionnels ni des guerres d’usure entre les élites. Le Soudan fait face aujourd’hui à des défis existentiels qui transcendent les calculs partisans et les gains immédiats. Des millions de citoyens ont été déplacés par la guerre, l’économie subit des effondrements successifs, et les infrastructures ont été gravement endommagées, tandis que s’accentuent les risques de désintégration de l’État et d’érosion de ses institutions. Cette équation fait de toute tentative de monopoliser la décision nationale une aventure périlleuse, non seulement sur le plan politique, mais pour l’avenir même de tout le pays.
De ce fait, l’examen de la réunion d’Addis-Abeba ne doit pas se limiter à évaluer ses résultats directs ou à mesurer l’étendue des accords et des désaccords entre les participants. Le plus important est d’en lire les significations politiques : elle reflète clairement la crise de confiance entre les parties et l’ampleur d’une polarisation qui menace la capacité à parvenir à de vrais compromis. Le simple fait que plusieurs parties s’asseyent autour d’une même table pour dialoguer demeure une étape importante au vu de la division aiguë qui sature la scène soudanaise. De même, l’existence de visions divergentes ne signifie pas nécessairement l’échec de l’initiative ; cela peut être une porte d’entrée vers des compromis plus larges, à condition qu’une réelle volonté politique soit présente.
Le véritable problème ne réside pas dans la divergence elle-même, mais dans cette culture de l’exclusion qui régit encore une grande partie de l’esprit politique soudanais. Il en est certains qui croient détenir seuls les clés de la solution, et que les autres ne sont que des obstacles à franchir ou à neutraliser. C’est cette mentalité qui, au fil des décennies, a contribué au blocage des expériences démocratiques et à l’aggravation des crises nationales. C’est elle qui menace aujourd’hui toute tentative de bâtir un consensus politique capable de sortir le Soudan de son impasse actuelle, confirmant que le plus grand danger ne vient pas des ennemis extérieurs, mais des divisions internes qui pavent la voie à toutes les ingérences étrangères.
Les expériences successives du Soudan ont prouvé que tout projet politique qui ne repose pas sur un large partenariat est voué à l’échec. Les événements ont également démontré que les tentatives de monopoliser la décision nationale se transforment rapidement en une nouvelle source de crises et de conflits. C’est pourquoi ce qui est requis aujourd’hui, ce n’est pas la victoire d’un camp sur un autre, mais la victoire du Soudan lui-même sur ses crises accumulées — une victoire qui exige une prise de conscience collective et une volonté sincère de coopérer sur un socle national solide.
Ce qui caractérise le moment présent, c’est que le pays se trouve à un véritable carrefour. Soit les forces politiques réussissent à transformer leurs différends en un dialogue productif débouchant sur une vision commune de l’avenir, soit l’effritement et la division persistent, ouvrant la voie à davantage d’ingérences extérieures et complexifiant la scène intérieure. Dans ce contexte, il devient impératif pour toutes les parties de comprendre que la responsabilité historique qui leur incombe est bien plus grande que les intérêts partisans ou les calculs personnels, et que chaque faux pas aujourd’hui coûtera cher au Soudan demain.
Tel est le Soudan, cette patrie condamnée à voir sa blessure rester ouverte par les mains de ses propres enfants, quand bien même cela répondrait aux vœux ou à la volonté de ses ennemis extérieurs. La tragédie majeure du Soudan réside peut-être dans le fait qu’une grande partie de ses crises ne résulte pas seulement de complots extérieurs, mais découle aussi de l’incapacité de ses enfants à s’accorder sur un seuil minimal de valeurs nationales communes. Les interventions étrangères ne trouvent pas de chemin dans les États soudés ; elles s’infiltrent généralement par les fissures des divisions internes. C’est ce qui rend toute réunion politique, aussi importante soit-elle, vulnérable à l’échec si la volonté réelle de consensus fait défaut.
Malgré tout cela, il ne faut pas considérer ce qui s’est passé à Addis-Abeba comme la fin du chemin. L’histoire nous enseigne que beaucoup de grands accords ont été précédés par des divergences aiguës et de laborieuses négociations. De plus, bâtir des consensus nationaux est un processus complexe qui exige du temps, de la patience et de la volonté, ce qui rend la poursuite du dialogue et les persévérances politiques plus cruciales que les résultats immédiats de la réunion. Dès lors, le plus important après cette rencontre est de maintenir le dialogue et de ne pas retourner aux cases de la rupture et des accusations de trahison, car un tel retour replongerait le Soudan dans un engrenage de crises sans fin.
Le Soudan a besoin aujourd’hui d’un nouveau projet national qui dépasse les dualités du passé et les conflits des élites traditionnelles. Un projet qui place l’intérêt du citoyen au-dessus de toute considération, qui jette les bases d’un État de justice, de droit et d’institutions, et qui reconnaît la diversité soudanaise comme une source de richesse et non comme une cause de conflit. Il a également besoin de dirigeants politiques qui ont le courage de reconnaître leurs erreurs et la capacité de consentir à des concessions mutuelles pour l’intérêt national supérieur, ce qui représente un défi de taille face à la culture d’hégémonie et de monopole qui prévaut dans la politique soudanaise.
En fin de compte, l’avenir du Soudan ne sera pas façonné par les seules réunions, ni par les déclarations politiques, quelle qu’en soit l’importance. Il sera l’œuvre d’une véritable volonté nationale qui croit que la patrie est plus grande que les partis, que l’État est plus important que les personnes, et que la paix a plus de valeur que n’importe quel gain politique temporaire. Si les réunions d’Addis-Abeba ont mis au jour l’ampleur des divergences entre les forces politiques, elles ont également révélé l’urgence absolue d’une révision profonde des méthodes de l’action politique au Soudan, et la nécessité de repenser l’exercice du pouvoir afin de servir les intérêts du peuple soudanais avant tout autre calcul.
L’espoir demeure malgré tout. Les nations ne se relèvent pas parce qu’elles sont exemptes de divergences, mais parce qu’elles possèdent la capacité de gérer ces différends et de les transformer en une force d’impulsion vers l’avenir. Le Soudan, en dépit de ses blessures profondes, recèle encore des compétences humaines, des ressources et un héritage civilisationnel qui le qualifient pour passer à une nouvelle étape. Mais cela ne se réalisera pas tant que certains s’obstineront à brûler chaque pousse d’espoir qui lève sur sa terre, ou croiront que la patrie peut se construire par la volonté d’un seul camp et d’une seule vision. Le Soudan ne sera sauvé que par l’ensemble de ses enfants, et il ne sortira de sa crise que lorsque chacun comprendra que le consensus n’est pas seulement un choix politique, mais une nécessité nationale absolue, et que tout retard dans la reconstruction de la confiance nationale signifie la continuation de la ruine et de l’émiettement politique.
*Journaliste et écrivain égyptien