
La rumeur est plus dangereuse que la fausse information
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Amr Khan
Écrivain et journaliste égyptien
Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina
À l’ère des médias numériques, la rumeur n’est plus une simple information passagère ou une donnée erronée se propageant parmi les gens ; elle s’est transformée en une arme d’influence majeure pour façonner la conscience publique, perturber les relations entre les États et les peuples, et saper la confiance envers les institutions officielles. Le plus dangereux est qu’une grande partie de ces rumeurs n’est plus émise de manière spontanée ou à la suite d’un malentendu, mais se trouve parfois gérée par des cellules électroniques organisées et rémunérées opérant selon des objectifs politiques, économiques ou sécuritaires. Celles-ci cherchent à influencer l’opinion publique et à la réorienter de manière à servir les intérêts de parties hostiles ou concurrentes.
Les expériences récentes révèlent que le véritable préjudice d’une rumeur ne réside pas seulement dans son contenu, mais plutôt dans sa capacité à créer une nouvelle réalité psychologique chez les récepteurs, de sorte que la fausse information devient la base de la discussion et du débat, même après la publication d’un démenti officiel. Lorsque la rumeur atteint le stade de la formation des positions et des impressions, sa correction devient bien plus difficile que son lancement.
L’exemple de la rumeur qui a circulé sur certaines plateformes électroniques concernant la volonté du ministère égyptien du Pétrole et des Ressources minérales d’investir dans 108 mines d’or au Nord du Soudan offre une illustration claire de ce type d’influence. Dès la propagation de l’information, des milliers d’utilisateurs ont interagi avec elle sur les réseaux sociaux, avant que le ministère égyptien n’émette un démenti officiel confirmant l’inexactitude de ce qui circulait. D’un point de vue professionnel, ce démenti aurait dû mettre fin à la polémique, mais ce qui s’est produit a été totalement différent.
En effet, au lieu de s’arrêter aux frontières de la véracité ou de la fausseté de l’information, une partie de la discussion s’est déplacée vers un autre espace plus complexe. Certains Soudanais ont estimé que la coopération égypto-soudanaise dans le secteur minier était bienvenue sur le principe, l’Égypte étant un pays frère lié au Soudan par des relations historiques et des positions de soutien en temps de crise. D’autres ont avancé qu’un tel investissement ــ s’il existait ــ serait préférable à des investissements provenant d’autres pays n’ayant pas les mêmes liens politiques et sociaux avec le Soudan.
C’est là que réside le véritable danger de la rumeur. La question n’est plus liée à une information officiellement démentie, mais s’est transformée en un nouveau débat autour de scénarios et d’hypothèses qui n’étaient pas initialement posés. En d’autres termes, la rumeur a réussi à faire passer le public de l’étape de la discussion sur l’authenticité de l’information à celle de la discussion sur ses conséquences potentielles et ses justifications politiques et économiques. Cela représente un niveau plus complexe d’influence médiatique, car le démenti officiel devient alors insuffisant pour clore le dossier.
Le plus grand danger des fausses informations est qu’elles créent un environnement fertile pour la suspicion mutuelle entre les peuples et les gouvernements. Lorsque les rumeurs se répètent et que le citoyen a l’impression que les informations officielles arrivent tardivement ou s’avèrent incapables de suivre la vitesse de la propagation numérique, la confiance commence à s’éroder progressivement. Avec le temps, le public devient plus enclin à croire les récits non documentés et moins disposé à accepter les communiqués officiels, aussi précis soient-ils.
Au niveau des relations internationales, les rumeurs peuvent se transformer en outils pour attiser les tensions entre pays amis. Des informations trompeuses concernant des ressources naturelles, des frontières ou des accords économiques peuvent être exploitées pour exacerber la sensibilité nationale chez les peuples et les pousser vers des positions hostiles envers d’autres États. Dans de nombreux cas, l’objectif n’est pas tant de convaincre les gens de la véracité de la rumeur que de semer le doute, de susciter la controverse et d’affaiblir la confiance mutuelle.
De plus, les cellules électroniques organisées s’appuient souvent sur une stratégie plus sophistiquée que la simple publication d’une fausse information. Elles tirent profit des divisions politiques et économiques préexistantes, puis injectent des récits contradictoires qui poussent chaque partie à adopter l’interprétation qui correspond à ses convictions préalables. Ainsi, l’espace numérique se transforme en une arène de polarisation permanente où il devient difficile de parvenir à une vérité consensuelle.
Pour faire face à ce péril, il ne suffit pas de s’en remettre uniquement aux communiqués de démenti traditionnels. Les médias officiels sont appelés à agir rapidement et à fournir l’information avec transparence et clarté avant que la rumeur ne vienne combler le vide informationnel. De même, les institutions gouvernementales ont besoin de développer leurs outils numériques et leur capacité de communication directe avec les citoyens à travers les plateformes sur lesquelles ces derniers sont présents, au lieu de se contenter des moyens traditionnels.
En contrepartie, les médias privés portent une grande responsabilité dans la vérification des informations avant leur republication ou leur diffusion. La course à l’audience et à l’interaction ne doit pas se faire au détriment de la précision et de la crédibilité. Il convient également de renforcer la culture de la vérification numérique chez les journalistes et les professionnels des médias, et d’élargir le rôle des unités de fact-checking pour démasquer les récits trompeurs avant qu’ils ne se transforment en réalités imaginées dans l’esprit du public.
Quant aux propagateurs intentionnels de rumeurs, en particulier ceux qui opèrent au sein de réseaux organisés ou financés, ils doivent être traités par une combinaison de mesures juridiques, techniques et de sensibilisation. Les lois seules ne suffisent pas, et le blocage ou l’interdiction ne produisent pas toujours les résultats escomptés. Le plus efficace reste de bâtir une conscience sociétale qui rende le citoyen lui-même capable de distinguer entre la vraie information et l’information trompeuse.
La bataille de notre époque n’est plus seulement une bataille sur le terrain, mais elle est devenue une bataille pour les esprits et la confiance publique. Une rumeur qui commence par une publication anonyme peut finir par affaiblir les relations entre les peuples, ternir l’image des États ou saper la confiance dans les institutions nationales. C’est pourquoi le véritable défi ne consiste pas seulement à démentir les fausses informations, mais à les empêcher de se transformer en une nouvelle réalité mentale qui s’installe dans l’esprit des gens, même après leur effondrement et la révélation de leur imposture.