New York Times : Dans la bataille du Soudan… Le monde se souviendra des Soudanais pour leur courage, et des dirigeants du monde pour leur indifférence

 

Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina

Le journal New York Times a publié un article du chroniqueur Nicholas Kristof sur la guerre au Soudan, dans lequel il indique que les présidents Joe Biden et Donald Trump ont qualifié ce qui s’y passe de « génocide », avant de détourner le regard.

L’auteur écrit que les dirigeants du monde se rendront ce mois-ci à New York pour assister aux réunions de l’Assemblée générale des Nations Unies, ajoutant : « Je m’attends à ce qu’ils ignorent délibérément la pire crise humanitaire au monde, à savoir les atrocités survenues au Soudan, qualifiées de génocide par les administrations Biden et Trump ». Il soulève également que le président Trump a tracé le cours de la crise en y coupant l’aide.

Kristof s’interroge sur la forme de la crise sur le terrain, donnant l’exemple d’une fille très intelligente âgée de 13 ans, qui a demandé à garder l’anonymat. Il décrit son apparence, sa peau douce, son visage ovale et son large front, portant un foulard rouge couvant ses cheveux.

L’année dernière, la fille figurait parmi les premières de sa classe de cinquième année, qui compte 60 élèves dans la ville d’Al-Fashir dans la région du Darfour au Soudan, et rêvait de devenir médecin en grandissant. Elle a confié à l’auteur : « Je voulais aider les gens et dispenser les premiers secours ». Mais une milice brutale appelée les Forces de soutien rapide a assiégé la ville et coupé la majeure partie des approvisionnements alimentaires, tandis que des travailleurs humanitaires et des experts politiques, aux côtés de dirigeants mondiaux incluant le président Joe Biden puis Trump, appelaient à mener des tentatives pour empêcher les Forces de soutien rapide de commettre un massacre à l’encontre des habitants de la ville. Les appels furent vains en octobre dernier, et comme cela était pressenti depuis longtemps, les Forces de soutien rapide ont envahi la ville d’Al-Fashir et commis un massacre ayant coûté la vie à environ 60.000 personnes.

La famille de la jeune fille a tenté de fuir, mais elle a été arrêtée à un barrage routier appartenant aux Forces de soutien rapide, selon les récits de la fille et de quatre membres de sa famille interrogés par l’auteur via l’application (Zoom) avec l’aide d’un travailleur humanitaire. Les membres de la famille ont déclaré que les hommes et les garçons ont été séparés sous la menace des armes, puis les femmes et les filles ont été détenues pendant quatre jours dans ce qui ressemblait à un camp de viol.

La fille, qui était âgée de 12 ans à l’époque, a raconté que son calvaire a commencé lorsque deux hommes l’ont déshabillée et l’ont agressée. Elle a confié à voix basse qu’elle avait subi des agressions pendant plusieurs jours en pleurant, et il a également été rapporté que sa sœur et sa mère subissaient des viols collectifs quotidiens.

Finalement, le commandant de la milice a accepté de libérer les femmes et les filles le cinquième jour, mais a menacé de tuer les hommes et les garçons. La mère de la fille a déclaré : « Nous les avons suppliés de ne pas le faire ». En fin de compte, le commandant a permis au groupe de partir, y compris aux hommes et aux garçons, après avoir confisqué leurs biens.

Les membres de la famille ont rapporté que certains individus du groupe ont été dépouillés de tous leurs vêtements, recourant ainsi à prélever des vêtements sur les corps des défunts au barrage routier. Enfin, la famille est arrivée dans un camp de déplacés nommé Al-Tawila, s’y installant avec environ 700.000 autres survivants de la guerre. Alors que les hommes refusent de parler de ce qui leur est arrivé durant leur détention, les femmes affirment avoir également été témoins du viol de certains garçons et hommes.

Kristof s’interroge : Qu’est-ce qui motive cette brutalité ? Il répond que cela est dû en partie à la rivalité ethnique sur la terre, au désir de puissances extérieures de contrôler le Soudan et la mer Rouge, ainsi qu’au racisme contre les africains noirs non arabes. La mère de la fille s’est remémorée : « Ils nous adressaient des propos extrêmement obscènes, nous qualifiant d’esclaves et de chiens, et disant que les Africains sont leurs esclaves ».

Bien qu’incapable de confirmer de manière indépendante les récits livrés par les femmes, l’auteur note que des travailleurs humanitaires ont rapporté avoir entendu la même chose, tout comme Amnesty International a documenté des témoignages similaires.

Janti Soeripto, présidente de l’organisation « Save the Children », a déclaré que les récits de la famille de la jeune fille concordent avec ce dont elle a été témoin lors d’un voyage au Darfour cette année pour visiter les opérations de l’organisation sur place. Elle a déclaré : « J’ai vu les traces de cette violence et les cicatrices qu’elle a laissées, tant physiques que psychologiques. Et j’ai parlé avec une collègue qui porte des cicatrices au visage suite au combat mené pour protéger sa fille âgée de 16 ans ».

L’auteur commente que son article, sous un certain angle, ne mérite pas d’être publié car il ne constitue pas une nouvelle sur ce qui se passe dans la réalité ; car depuis plus de trois ans de cette guerre, des hommes armés au Soudan ont tué et violé en toute impunité, tandis que les gens ordinaires meurent de faim.

Il a déclaré que le prétexte répété par les dirigeants après l’Holocauste et les génocides du Cambodge et du Rwanda était : « Si seulement nous avions su ». Or au Soudan, ce prétexte n’existe pas : les dirigeants du monde connaissent les massacres au Soudan, mais leur réponse a été de détourner les yeux et de garder le silence.

Il a ajouté qu’il existe des preuves accablantes dans un rapport des Nations Unies publié ce mois-ci sur l’aide apportée par les Émirats arabes unis aux Forces de soutien rapide, mais Biden a échoué à faire pression sur Abou Dhabi pour stopper les transferts d’armes vers le groupe paramilitaire.

Quant à Trump, dont la famille a bénéficié de relations financières avec les Émirats, il était encore moins disposé à demander des comptes à Abou Dhabi dans la guerre civile soudanaise. Kristof a ajouté que le monde se souviendra du courage des citoyens soudanais, tandis que les dirigeants du monde, on se souviendra d’eux pour leur indifférence.

La jeune fille ne s’est pas remise des blessures dues aux agressions subies, les services de santé à (Al-Tawila) étant rares, tout comme la nourriture, et la maison familiale faite de paille ne résiste pas à la pluie. La mère de la fille a déclaré : « Les gens souffrent de ne pas avoir assez à manger ». Et peut-être cette fille était-elle chanceuse ; elle n’a perdu aucun membre de sa famille. Lors d’un précédent voyage dans la région, Kristof avait écrit sur un village où les Forces de soutien rapide avaient commis un massacre contre chaque homme et chaque garçon de plus de dix ans. Cependant, le seul fait de se demander si cette fille était chanceuse confirme, selon l’auteur, notre échec cuisant envers le peuple soudanais.

Kristof souligne que lorsqu’il écrit sur les catastrophes des droits humains dans des endroits comme le Soudan, le débat dérive souvent vers une polémique sur Gaza. Les partisans d’Israël s’interrogent, non sans un certain fondement : Pourquoi les étudiants universitaires partisans des Palestiniens ne condamnent-ils pas le nombre plus élevé de morts au Soudan ? Et les étudiants répondent, avec également un certain fondement : Au moins au Soudan, nous ne contribuons pas au financement des crimes de guerre.

Il a ajouté que lorsqu’on évoque les violations, l’accent doit être mis sur les droits humains et non sur une partie en particulier, et il est juste de dire que de nombreux acteurs des droits humains condamnent l’ensemble des atrocités. Il est frappant de constater que certains membres du Congrès les plus engagés à demander des comptes à Israël, tels que le sénateur démocrate du Maryland, Chris Van Hollen, sont ceux-là mêmes qui déploient tous leurs efforts pour amener les Émirats arabes unis à cesser de financer les atrocités au Soudan.

Dans le même temps, l’ONU affirme que les deux tiers de la population du Soudan, qui compte environ 53 millions d’habitants, ont besoin d’une aide vitale, alors que l’ONU n’a reçu que 40 % des financements demandés. L’année dernière, l’expert Tom Perriello a estimé que la guerre civile au Soudan pourrait avoir coûté la vie à 400.000 personnes en raison de la violence, de la faim ou des maladies, bien que lui et d’autres reconnaissent que personne n’a une idée précise du nombre de morts. Il ne fait aucun doute que les dirigeants du monde à l’Assemblée générale des Nations Unies prononceront des discours éloquents sur la paix, mais ils semblent peu soucieux de garantir la redevabilité ou une aide suffisante.

L’auteur a rapporté les propos tenus par Tom Fletcher, coordonnateur des affaires humanitaires des Nations Unies, devant le Conseil de sécurité lors d’un briefing sombre : « Le peuple du Soudan a besoin de nourriture, d’eau et de médicaments, et pourtant le monde envoie des drones, des armes et des mercenaires ». Fletcher a ajouté, en insistant sur un point essentiel : « Ce Conseil n’est pas impuissant, la communauté internationale n’est pas impuissante, et la tragédie du Soudan ne réside pas dans notre ignorance de ce qui se passe ».