Dans la guerre, la politique et les rêves de paix… Où va le Soudan ?

 

Amr Khan – Journaliste et écrivain égyptien

Traduction: Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina

  • Le Soudan, un pays riche en ressources et en diversité, fait face à un test historique entre la fin du conflit et la reconstruction de l’État, des décennies ont passé, et le Soudan continue de lutter pour parvenir à une paix durable dans une géographie destinée à être un modèle de diversité, d’excellence et d’unicité ; un pays où les richesses naturelles côtoient une vaste diversité humaine et culturelle, dont la terre recèle d’immenses ressources dans son sous-sol, et qui se distingue par une étendue géographique combinant fleuves, pâturages, déserts et littoraux, en plus d’une diversité humaine qui pourrait être une source de force et non une cause de conflit.
  • Mais ce pays, qui possédait les atouts d’un État ayant une influence régionale et internationale, est resté pendant de longues décennies prisonnier de cycles successifs de guerres, de conflits armés et de tiraillements politiques qui ont épuisé les institutions de l’État, entravé les opportunités de développement et transformé les différends politiques, autrefois outils de compétition pacifique, en combustible pour des conflits menaçant l’existence même de l’État.
  • Ainsi, au lieu de passer à l’étape de la construction d’un État industriel et de développement capable d’investir ses ressources naturelles et humaines, le Soudan s’est retrouvé face à des défis accumulés menaçant de le faire passer du projet d’un État moderne à une situation d’instabilité permanente, où les facteurs militaires, politiques, économiques, sociaux, régionaux et internationaux s’enchevêtrent dans une scène d’une extrême complexité.
  • Et depuis le déclenchement de la guerre le 15 avril 2023 entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, le Soudan est entré dans une nouvelle phase de conflit qui ne se limite plus à un affrontement militaire entre deux parties, mais dont les effets se sont étendus à la structure de l’État et de la société, avec l’élargissement du déplacement des populations, le recul des services de base et la montée des craintes quant à la poursuite de l’état de division interne.
  • Et à la lumière de ces développements, une question fondamentale émerge : où va le Soudan ? La réponse ne semble pas liée à une seule voie, mais à plusieurs scénarios possibles qui dépendent de la capacité des parties soudanaises, régionales et internationales à traiter les racines de la crise et non seulement ses résultats.
  • Le premier scénario : la poursuite de la guerre et l’épuisement de l’État, le scénario le plus dangereux réside dans la prolongation de la guerre sur une longue période, ce qui signifie la continuité de l’état d’épuisement militaire, économique et politique. Les guerres prolongées ne consument pas seulement les capacités des belligérants, mais affectent directement les institutions de l’État, et créent une nouvelle réalité où l’autorité de la loi recule face à l’influence des forces armées, et où s’élargissent les cercles de l’économie informelle et les réseaux d’intérêts liés à la guerre.
  • Dans le cas soudanais, la poursuite des combats pourrait conduire à un effritement supplémentaire du tissu social, en particulier avec l’extension du conflit à des régions dotées d’une composition tribale et ethnique complexe, augmentant ainsi les probabilités de transformation de la guerre d’un affrontement militaire limité en un conflit à long terme multipartite. De même, la poursuite de la guerre ouvre la porte à l’augmentation des interventions extérieures, que ce soit par le biais d’un soutien politique, militaire ou économique à différentes parties, ce qui pourrait faire de la crise soudanaise une partie de conflits régionaux plus vastes.
  • Mais la poursuite de la guerre ne signifie pas seulement la continuité des affrontements militaires, elle signifie aussi l’ajournement de toute opportunité de reconstruire l’État, le retard du retour des institutions civiles et l’approfondissement de la crise de confiance entre les forces politiques et sociales.
  • Le deuxième scénario : l’arrêt de la guerre et la transition vers une trajectoire politique globale, le deuxième scénario repose sur la possibilité d’aboutir à un arrêt des combats et de passer à un processus politique visant à refonder l’État soudanais sur de nouvelles bases. Cependant, l’arrêt de la guerre ne représente pas à lui seul une solution définitive, car les expériences soudanaises passées confirment que les accords politiques qui ne traitent pas les racines de la crise peuvent n’être que de simples périodes de trêve précédant un nouveau cycle de conflit. C’est pourquoi toute trajectoire politique réussie nécessite un large consensus entre les différentes forces soudanaises, loin de la logique d’exclusion ou de l’imposition de la vision d’une seule partie aux autres parties. Le Soudan ne fait pas seulement face à une crise militaire, mais fait face à une profonde crise de confiance politique, où différentes forces estiment avoir été marginalisées ou exclues lors des phases de transition précédentes.
  • De ce fait, la construction d’un processus politique stable exige la participation des forces politiques, civiles et sociales, y compris les courants divers, tout en établissant des règles claires empêchant la reproduction de la crise. De plus, tout processus de transition politique doit répondre à des questions fondamentales, parmi lesquelles : comment construire une armée nationale unifiée ? Quelle est la forme de la relation entre l’institution militaire et la politique ? Comment gérer la diversité soudanaise ? Et quelles sont les garanties qui empêchent le retour de la guerre une fois de plus ? La vraie paix ne signifie pas seulement l’arrêt du tir de feu, mais plutôt la construction d’un nouveau contrat politique garantissant la participation des citoyens à la création de l’avenir de leur pays.
  • Les conditions de réussite de la trajectoire politique : la réussite de tout règlement politique au Soudan est liée à plusieurs facteurs essentiels, en tête desquels la reconnaissance du fait que la crise est plus grande qu’un simple différend entre parties armées, et que la solution nécessite un projet national rassembleur. De même, dépasser l’état de polarisation politique exige de s’éloigner de l’idée de la possession par une seule partie de la vérité ou du droit absolu de déterminer l’avenir du pays. Le Soudan est un pays politiquement, socialement et culturellement pluraliste, et toute tentative de gérer la période à venir selon la logique d’exclusion pourrait conduire à la reproduction du conflit sous différentes formes.
  • Le dialogue soudano-soudanais demeure, si les conditions d’inclusivité et de transparence lui sont réunies, l’un des principaux outils pour parvenir à un consensus sur la forme de l’État, l’avenir de la gouvernance et la relation entre le centre et les régions. Mais le dialogue seul ne suffit pas, car il nécessite une véritable volonté politique et des garanties qui transforment les accords en mesures pratiques sur le terrain.
  • Le troisième scénario : le risque d’effondrement de l’État sous la pression de l’intérieur et de l’extérieur. Quant au troisième scénario, il est le plus complexe et réside dans la détérioration continue de la situation à un degré qui menace la capacité de l’État à assurer ses fonctions fondamentales. Les États ne s’effondrent pas seulement en raison d’une défaite militaire, mais lorsque les institutions perdent leur capacité à gérer l’économie, à fournir les services, à protéger les citoyens et à faire respecter la loi.
  • Au Soudan, les risques de ce scénario augmentent avec l’enchevêtrement de facteurs internes et externes, incluant la poursuite de la guerre, la détérioration de la situation humanitaire, la division politique et les pressions économiques, en plus des impacts de l’environnement régional environnant.
  • De même, la position géographique du Soudan, sa possession de ressources naturelles et d’une position stratégique importante font de la crise un sujet d’intérêt pour de multiples forces régionales et internationales, ce qui pourrait ajouter de nouvelles complexités si le dossier soudanais n’est pas traité comme une question de construction d’un État et non pas seulement de gestion d’un conflit.
  • L’effondrement de l’État ne signifie pas nécessairement la disparition complète de ses institutions, mais il pourrait signifier l’apparition de multiples zones d’influence et le recul du centre face à des forces locales et armées, un modèle qu’ont connu d’autres pays entrés dans de longs conflits.
  • Le Soudan face à un moment historique : le Soudan se tient aujourd’hui face à un moment décisif de son histoire moderne ; soit la tragédie de la guerre se transforme en une opportunité de reconstruire l’État sur des bases plus justes et plus stables, soit le cercle du conflit se poursuit avec les risques que cela comporte pour l’unité du pays et l’avenir de ses futures générations. Le véritable défi ne réside pas seulement dans la fin de la guerre, mais dans la réponse à une question plus vaste : quel Soudan les Soudanais veulent-ils construire après la guerre ? Un État dont le peuple possède cette diversité et ces ressources ne devrait pas voir son avenir suspendu au seul fusil, de même que la paix ne peut être un simple accord politique temporaire entre les élites, mais un projet national auquel participe toute la société.
  • L’avenir du Soudan ne sera pas déterminé seulement par les résultats des batailles militaires, mais par la capacité des Soudanais à passer de la logique de lutte pour le pouvoir à la logique de construction de l’État, et de la gestion des différends par les armes à leur gestion par la politique, le dialogue et les institutions. Et le Soudan reste face à trois voies principales : une guerre qui épuise tout le monde, ou une paix conditionnée par un large consensus politique, ou un effondrement progressif sous la pression des crises accumulées. Et entre ces trajectoires, le choix le plus difficile et le plus important reste la récupération de l’idée même de l’État ; un État qui s’étend à tous les Soudanais et qui n’appartient pas à une partie à l’exclusion d’une autre.