Défections au sein des FSR et étude de l’économie de guerre au Soudan… Réseaux de financement et d’armement (1-2)

Amr Khan

Journaliste et écrivain égyptien

 

Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina

Les défections successives de dirigeants et de figures éminentes de la milice des Forces de soutien rapide (FSR) constituent l’un des indicateurs importants de l’ampleur des pressions exercées sur sa structure militaire et sociale, en particulier lorsqu’elles touchent des personnalités ayant une influence sur le terrain ou des leaders appartenant aux milieux tribaux qui ont formé une partie essentielle de la base de recrutement et de soutien de la milice. Sur le plan militaire, une défection ne peut être considérée comme un simple transfert d’individus d’un camp à un autre ; les commandants sur le terrain emportent avec eux la connaissance des centres de déploiement, des voies d’approvisionnement, de la nature des unités, des réseaux de commandement et des rapports de force au sein des zones où ils opéraient. Par conséquent, les défections, lorsqu’elles s’étendent, peuvent se transformer en un facteur de pression sur le commandement central et en une source de confusion dans la gestion des opérations.

Des analyses récentes ont relevé la défection de dirigeants de premier plan, parmi lesquels Ali Rizqallah (Savana) et Al-Nour Al-Qubba, et plus récemment le lieutenant-colonel Jedo Adamo, commandant du groupe 135, comme un indicateur des divisions croissantes au sein des Forces de soutien rapide, avec une importance particulière accordée à l’appartenance de certains de ces dirigeants à des composantes tribales historiquement liées à la base sociale de la milice. Ainsi, la première règle dans la lecture du phénomène des défections semble claire : plus le cercle des défections s’élargit, plus le degré de cohésion interne recule, et plus il devient difficile de maintenir les effectifs, le commandement et le contrôle, en particulier dans une guerre longue qui épuise à la fois les combattants et les ressources. Mais cette règle mène à une question plus vaste : si la force recule… d’où vient la capacité d’attaquer ?

Si les défections signifient un recul de la force numérique et de l’impact sur le terrain, comment expliquer la poursuite des attaques menées par les Forces de soutien rapide dans des zones distantes, de Khartoum au Kordofan et au Darfour, malgré les pressions militaires et politiques et les divisions internes ? Cette question est devenue encore plus importante au cours des dernières semaines, avec l’intensification de l’utilisation des drones dans la guerre soudanaise. Les récentes attaques à Khartoum, y compris les frappes qui ont touché des zones proches de l’aéroport de Khartoum et du sud de la capitale, parallèlement à l’escalade des attaques sur les axes du Kordofan, révèlent un tournant clair dans la nature de la guerre. La bataille ne dépend plus seulement de la mobilisation de milliers de combattants et du contrôle direct des quartiers et des villes, mais la technologie militaire est désormais capable d’accorder à une force au nombre limité la capacité de produire un impact dépassant son volume humain. Des rapports récents ont documenté une forte intensification de la guerre des drones au Soudan, avec le déroulement de frappes meurtrières à Khartoum, au Kordofan et dans d’autres régions, alors que les drones sont devenus l’un des outils de combat les plus importants pour les deux parties au conflit. Ici, l’équation de la force change… passant du « nombre de combattants » à la « capacité de frappe ».

Dans les guerres traditionnelles, le poids de la force est lié au nombre de combattants, à la qualité de l’armement et à la capacité de déploiement et de contrôle du terrain. Quant à la guerre moderne, la possession de moyens offensifs précis et relativement peu coûteux peut permettre à une partie de maintenir son impact militaire même lorsque sa capacité humaine recule. Et le drone d’attaque change cette équation : il n’a pas besoin d’un bataillon entier pour être utilisé, ne nécessite pas le contrôle du terrain vers lequel il est lancé, et peut atteindre des objectifs relativement éloignés sans risquer un grand nombre de combattants.

Cela ne signifie pas que les drones peuvent à eux seuls trancher une vaste guerre, mais ils peuvent compenser une partie du déficit en effectifs humains, ralentir l’avancée de l’adversaire, désorganiser ses positions et imposer un coût continu aux villes, installations, bases et lignes d’approvisionnement. De ce fait, interpréter les défections comme un prélude automatique à l’effondrement des Forces de soutien rapide pourrait être une lecture incomplète ; car la force militaire n’est pas un chiffre fixe calculable uniquement par le nombre de combattants. L’équation est devenue plus complexe : effectifs humains + commandement + financement + approvisionnement + armement qualitatif + renseignement + capacité à utiliser la technologie. Le recul de l’un de ces éléments peut entraîner une baisse de la capacité de combat, mais le maintien des autres éléments peut empêcher un effondrement total.

La défection ne signifie pas nécessairement l’effondrement du réseau de guerre : l’autre problème dans l’interprétation du phénomène des défections est de supposer que l’organisation militaire fonctionne comme un seul corps ; si des dirigeants en sortent, tout le système s’effondre. Mais les FSR, de par leur constitution et leur évolution au cours des dernières années, ne dépendent pas seulement d’une structure militaire centralisée au sens traditionnel, mais sont liées à des réseaux tribaux, locaux, économiques, commerciaux et transfrontaliers. C’est pourquoi la sortie d’un groupe de dirigeants peut conduire à l’affaiblissement d’un secteur de la force, sans que cela ne signifie nécessairement l’effondrement de l’ensemble des réseaux de recrutement, d’approvisionnement et de financement.

Des rapports et enquêtes internationaux indiquent que la guerre soudanaise est devenue liée à des réseaux régionaux complexes s’étendant à travers le Tchad, la Libye, le Soudan du Sud et d’autres pays, permettant le flux de combattants, de carburant, d’armes et de ressources. De même, un groupe d’experts des Nations Unies a documenté le rôle de voies d’approvisionnement liées à la Libye et au Tchad, tandis qu’un autre rapport a souligné l’utilisation de la Libye comme base opérationnelle et logistique pour le transfert de combattants, de carburant, d’armes et d’autres matériels liés aux FSR.

C’est ici qu’apparaît un point fondamental… une unité militaire peut s’effondrer, tandis que le réseau de guerre subsiste. L’or… l’économie de guerre qui ne s’effondre pas avec les défections. L’une des clés les plus importantes pour comprendre la poursuite de la capacité de combat est peut-être l’économie de guerre. L’or soudanais n’est plus une simple ressource économique, mais s’est transformé au cours des années de guerre en un élément essentiel des réseaux de financement liés aux parties au conflit. Des études et des enquêtes indiquent que l’or provenant de zones liées aux FSR est entré dans des réseaux de commerce régional, et que les Émirats arabes unis ont été une destination principale pour l’or soudanais, tandis qu’ont émergé en contrepartie des accusations et des rapports sur l’obtention par les FSR d’armes sophistiquées, notamment des drones et des munitions, dans le cadre d’un réseau plus vaste de relations commerciales et logistiques. Les Émirats arabes unis nient constamment les accusations de soutien militaire aux FSR.

Dès lors, la question devient plus complexe que le simple : « Qui donne des armes aux FSR ? » La vraie question est : comment les ressources économiques se transforment-elles en capacité militaire ? Car l’argent n’arrive pas nécessairement sur le champ de bataille sous la forme d’une cargaison militaire directe. Il peut se transformer en achat de véhicules, de carburant et de pièces de rechange, en paiement de salaires, en fourniture de services logistiques, en financement d’opérations de transport et en achat d’équipements de communication, pour finir au bout du compte par renforcer la capacité de combat. C’est l’une des caractéristiques de l’économie de guerre : l’existence d’un réseau financier et commercial qui rend la relation entre l’argent et les armes indirecte, mais en même temps extrêmement efficace.

Les Émirats arabes unis… accusations réitérées et démenti officiel : lorsqu’il s’agit des sources de soutien externe aux FSR, les Émirats arabes unis apparaissent de manière récurrente dans les rapports internationaux, médiatiques et les enquêtes d’investigation. Des études et rapports indiquent que les Émirats représentent l’un des maillons les plus importants de l’économie liée à l’or soudanais, et qu’ils ont été un marché principal pour l’or soudanais durant la guerre, tandis que de multiples sources les accusent de fournir un soutien militaire aux FSR. Cependant, Abou Dhabi nie ces accusations ; traiter cette question sur le plan journalistique nécessite donc de faire la distinction entre les preuves relatives aux flux d’or et de commerce et les allégations relatives au soutien militaire direct. En avril 2025, Reuters a révélé que le groupe d’experts des Nations Unies enquêtait sur la manière dont des obus de mortier fabriqués en Bulgarie et exportés vers les Émirats se sont retrouvés dans un convoi appartenant aux FSR au Darfour. Les documents consultés par Reuters ont indiqué une concordance des numéros de série des obus avec une cargaison exportée vers les Émirats, tandis qu’Abou Dhabi a nié armer les FSR. Cette affaire est importante car elle illustre que le parcours des armes peut être plus complexe qu’une relation directe entre un État et un groupe armé.

Le Tchad et la Libye… la géographie devient partie intégrante de la guerre : la géographie aide à comprendre la poursuite de la guerre. Les régions du Darfour s’étendent le long de longues frontières avec le Tchad, la Libye et la République centrafricaine, ce qui rend les opérations de transport d’armes, de carburant et de combattants plus susceptibles de disparaître au sein de vastes étendues désertiques. Dans ce contexte, des rapports de l’ONU et diverses enquêtes ont pointé des voies d’approvisionnement passant par le Tchad et la Libye ; de même, un rapport britannique sur la situation sécuritaire au Soudan a indiqué que le groupe d’experts de l’ONU a rapporté en 2026 l’utilisation de la Libye comme base opérationnelle et logistique pour le transfert de combattants, de carburant, d’armes et d’autres matériels aux FSR.

De même, des enquêtes récentes sont apparues, parlant de camps d’entraînement et de corridors logistiques liés aux FSR dans l’est de la Libye, avec des accusations quant à l’existence d’un réseau de soutien émirati, accusations que les Émirats nient. Cela signifie que la guerre soudanaise n’est plus limitée aux frontières du Soudan. C’est une guerre à prolongements régionaux, dans laquelle l’argent, l’or, le carburant, les armes et les combattants circulent à travers les frontières.