Le Soudan et la Russie… Des positions du Conseil de sécurité au partenariat d’intérêts

Empreinte de la plume

Dr. Osama Mohammed Abdelrahim

Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina

Les jours à venir s’annoncent chargés d’une importante activité diplomatique pour le Soudan, à mesure que le Conseil de sécurité approche de l’examen du renouvellement du régime de sanctions lié à la résolution 1591, dans le cadre d’efforts visant à étendre la portée de l’embargo sur les armes du Darfour à l’ensemble du territoire soudanais.
La question revêt une paradoxe supplémentaire, puisqu’il est attendu que l’examen par le Conseil de sécurité du renouvellement du régime de sanctions coïncide avec l’anniversaire du 11 septembre, le jour où les États-Unis ont fait face, en l’an 2001, à l’une des attaques terroristes les plus violentes de leur histoire moderne, alors qu’ils mènent aujourd’hui, aux côtés de pays gravitant dans l’orbite de leur politique, des pressions diplomatiques et juridiques sur le Soudan, comme si la cruauté de l’expérience qu’ils ont vécue il y a vingt-cinq ans n’avait pas laissé dans leur politique suffisamment de leçons morales et éthiques concernant la gravité de l’instrumentalisation des outils de puissance et de pression, quelle qu’en soit la forme, d’une manière qui menace la sécurité des États et de leurs peuples… Et ce sont des pressions qui pourraient entraîner, si elles aboutissaient à restreindre l’État soudanais face à la rébellion, des conséquences militaires et humanitaires d’une extrême gravité.
Depuis cet angle, l’extension de l’embargo sur les armes peut être considérée comme l’une des formes les plus sévères de pression diplomatique et juridique, et peut-être une forme de terrorisme diplomatique et juridique lorsque les instruments de la légitimité internationale sont utilisés pour produire une équation qui place l’État et son institution militaire officielle au même niveau qu’une milice armée qui s’est révoltée contre lui, puis leur impose presque les mêmes restrictions, dans une guerre où les sources d’armement, d’approvisionnement, de financement et le statut juridique de chaque partie diffèrent fondamentalement… Cependant, la question la plus pressante pour le Soudan aujourd’hui se situe dans une autre direction.
Moscou :
La position russe envers le Soudan au sein du Conseil de sécurité n’est pas le produit de la crise actuelle… En septembre 2004, la Russie s’est abstenue lors du vote sur la résolution 1564 qui agitait la menace de mesures supplémentaires, y compris des sanctions pouvant toucher le secteur pétrolier et le gouvernement, Moscou estimant alors que la menace de sanctions n’était pas le meilleur moyen de traiter avec le Soudan.
En mars 2005, elle s’est de nouveau abstenue sur la résolution 1591 qui élargissait l’embargo sur les armes et imposait des mesures supplémentaires liées au Darfour. Puis elle s’est abstenue en avril 2006 sur la résolution 1672 relative à l’imposition de sanctions à l’encontre de quatre Soudanais, mettant en garde contre l’impact de ces sanctions sur les efforts de paix.
Cela n’est pas resté un simple registre ancien, en novembre 2024, la Russie a utilisé son droit de veto contre un projet de résolution britannique-Sierra Léonaise concernant le Soudan, qui bénéficiait du soutien de quatorze membres du Conseil, et a justifié sa position, entre autres motifs, par le refus de l’ingérence dans les affaires soudanaises et de la tentative d’imposer des visions extérieures à l’État.
Le rappel de ces faits ne signifie pas que la Russie se soit rangée du côté du Soudan dans chaque dossier, ni que ses positions aient toujours coïncidé avec la vision soudanaise… Ce que révèlent ces précédents, c’est un modèle politique que Khartoum gagnerait à lire attentivement : à des étapes cruciales de l’histoire du Soudan au sein du Conseil de sécurité, l’État a trouvé dans la position russe une bouffée d’oxygène politique lorsque des cercles occidentaux poussaient vers davantage de sanctions et de pressions.
Dans le dossier actuel, la même question revient de manière plus sensible, avec la tendance à étendre l’embargo sur les armes à l’ensemble du Soudan, et ce que cela pourrait signifier en termes de restriction de la capacité de l’État à défendre sa souveraineté et sa sécurité nationale… Et c’est ici que la réflexion soudanaise devrait commencer d’une manière différente.
La politique étrangère ne se gère pas en attendant les positions pour ensuite remercier leurs auteurs, et les grandes puissances ne bâtissent pas leurs politiques sur des politesses. Moscou ne prend pas ses positions par amour pour le Soudan, tout comme Washington ne se meut pas par inimitié personnelle envers lui. Derrière chaque position se trouve un calcul d’intérêt, d’influence et d’équilibres internationaux.
La question qui devrait préoccuper Khartoum n’est pas de savoir ce que fera la Russie au Conseil de sécurité, mais plutôt comment faire en sorte que l’intérêt russe converge de manière plus profonde et durable avec l’intérêt soudanais ? Et peut-être que le retour aux débuts de la relation soudano-américaine offre une leçon qui mérite méditation.
Depuis les premières années ayant suivi l’indépendance, et plus précisément depuis l’année 1958, l’aide économique américaine elle-même est entrée dans les calculs politiques et la rivalité internationale autour du Soudan, à une époque où Washington observait avec inquiétude toute orientation soudanaise vers le bloc de l’Est et la Chine populaire, et traitait l’aide comme l’un des moyens de maintenir les jeunes États africains à l’écart de l’influence communiste.
Durant cette période, le Soudan s’orientait vers une ouverture sur la République populaire de Chine, avant que les relations diplomatiques entre les deux pays ne soient officiellement établies en février 1959, laissant apparaître dès cette étape précoce les contours de la relation entre les aides américaines et les choix du Soudan dans sa politique étrangère.
Par la suite, la pression américaine a pris au cours des décennies suivantes des formes plus sévères et plus larges, en 1993, les États-Unis ont inscrit le Soudan sur la liste des États soutenant le terrorisme, avant que ne survienne en novembre 1997 l’un des épisodes de sanctions économiques américaines les plus durs et les plus longs contre le Soudan, lorsque le président Bill Clinton a promulgué le décret exécutif n° 13067, imposant un vaste embargo économique, gelant les avoirs du gouvernement soudanais et restreignant le commerce, les transferts et les transactions financières avec lui.
Ce système a perduré pendant près de deux décennies jusqu’à la levée des sanctions économiques globales en octobre 2017, tandis que le Soudan est resté sur la liste des États soutenant le terrorisme jusqu’en décembre 2020. Et les effets de ces années ne se sont pas arrêtés avec la simple levée des sanctions et le retrait du nom du Soudan de la liste ; des décennies d’isolement et de restrictions financières et bancaires ont laissé un lourd héritage dans les relations du Soudan avec les institutions financières, les banques, l’investissement et la circulation des capitaux, et son coût économique et politique s’est étendu bien au-delà de la disparition des textes qui l’avaient instauré.
Ainsi, des pressions de l’aide durant les premières années de l’indépendance à la classification terroriste et aux sanctions économiques globales, les instruments de l’économie, de la finance et du droit sont restés fortement présents dans la gestion par Washington de sa relation avec Khartoum… Et cette histoire devrait être une matière à apprentissage et à prise de décision.
Ce qui est requis n’est pas d’entretenir de l’hostilité envers les États-Unis, ni de remplacer la dépendance envers Washington par une dépendance envers Moscou… Ce qui est requis, c’est que le Soudan sache où se trouvent ses intérêts et qu’il s’y rende, car la politique ne connaît ni ami permanent ni adversaire permanent, et les positions elles-mêmes sont sujettes au changement.
Quant à la constante qui doit régir l’action de l’État, c’est l’intérêt national. La Russie qui soutient la position du Soudan aujourd’hui peut voir ses calculs changer demain si ses intérêts changent, et l’Amérique qui exerce des pressions aujourd’hui peut réorganiser ses priorités demain. C’est pourquoi la valeur du moment présent réside dans la transformation de la convergence actuelle des positions en une convergence plus profonde des intérêts.
À partir de là, je considère que le Soudan doit faire un pas clair et étudié envers la Russie dès maintenant, et avant la tenue de la session du Conseil de sécurité en particulier, il convient de mener des consultations soudano-russes de haut niveau, politiques, diplomatiques et stratégiques, pour lire le projet de résolution article par article, débattre de ses risques et des scénarios possibles de vote, unifier les visions dans les espaces où les intérêts des deux pays coïncident, et déterminer ce qui peut être fait au sein du Conseil pour empêcher la transformation d’un régime de sanctions lié au Darfour en une restriction globale sur l’État soudanais.
Mais la relation que nous voulons avec la Russie ne doit pas s’arrêter avec la fin de la session. Si la Russie accorde au Soudan une bouffée d’oxygène politique au Conseil de sécurité chaque fois que la pression s’intensifie sur lui, il est du devoir de la politique soudanaise de demander en contrepartie : qu’apportons-nous à cette relation pour que les intérêts deviennent mutuels ?
Le Soudan possède de véritables cartes en main : sa position sur la mer Rouge, ses ressources minérales, l’agriculture et l’énergie, les infrastructures, sa position reliant le monde arabe et l’Afrique, sans compter les domaines de coopération militaire, technique, de formation et de renforcement des capacités.
Et ce sont des cartes qu’il ne faut pas brader ou offrir gratuitement, tout comme il ne faut pas les laisser inactives à un moment où elles peuvent bâtir pour le Soudan un réseau d’intérêts internationaux protégeant l’indépendance de sa décision.
Ce qui est requis, c’est un dialogue stratégique global avec Moscou qui place clairement les intérêts sur la table : Que veut le Soudan ? Que veut la Russie ? Où les intérêts se croisent-ils ? Et que peut offrir chaque partie à l’autre dans le cadre d’une relation qui préserve la souveraineté du Soudan et réalise un bénéfice mutuel et durable ? Ce dont le Soudan a besoin n’est pas un veto russe qui le sauve d’une résolution, mais plutôt des intérêts soudano-russes qui fassent de la protection par chaque partie de ses propres intérêts une raison naturelle de protéger les intérêts de l’autre.
Quant à attendre Moscou lors de chaque crise au Conseil de sécurité, puis revenir à la gestion de la relation au rythme ancien une fois le danger écarté, cela relève plus de la gestion des crises que de la politique étrangère, le moment est venu de faire passer la relation soudano-russe de la diplomatie des positions à la stratégie des intérêts.
Et cette transition ne signifie pas donner un chèque en blanc à la Russie ni fermer les portes aux États-Unis, à l’Europe ou à d’autres, plus les options du Soudan s’élargissent, plus sa capacité à négocier avec tous augmente, et plus ses intérêts s’interconnectent avec les puissances internationales, plus sa décision nationale devient capable de résister aux pressions.
C’est pourquoi la prochaine session du Conseil de sécurité ne doit pas être lue à Khartoum comme une simple bataille d’embargo sur les armes. C’est un test de la manière d’administrer notre politique étrangère, et une opportunité de redéfinir notre relation avec la Russie sur une base plus solide.
La Russie ne doit pas rester dans les calculs du Soudan un partenaire de position que l’on sollicite aux portes du Conseil de sécurité, mais un partenaire d’intérêts qui trouve dans la stabilité du Soudan, sa souveraineté et sa force une partie de ses propres intérêts, tout comme le Soudan trouve dans la force de sa relation avec Moscou une partie de ses intérêts.
Et l’action doit commencer avant que les mains ne se lèvent dans la salle du Conseil de sécurité : un contact politique au plus haut niveau, une coordination diplomatique intense, une entente claire avec Moscou, et une action parallèle avec Pékin et les autres pays dont les positions croisent l’intérêt soudanais.
Car le veto, si le Soudan en a besoin, est important, mais ce qui est plus important que le veto, c’est de bâtir avec la Russie un réseau d’intérêts tel que son besoin du Soudan devienne une partie de notre besoin d’elle… Alors seulement, nous serons passés de l’attente des positions au Conseil de sécurité à la création des positions par les intérêts.