Géographie du ciel… 3 indicateurs de la mutation de la guerre au Soudan

 

Amr Khan – Journaliste et écrivain égyptien

 

Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina

 

Le Soudan fait face à une vague croissante d’attaques de drones ciblant les centrales électriques, les installations d’approvisionnement en carburant et les infrastructures vitales. Ce développement reflète une transition remarquable dans la nature de la guerre qui se poursuit depuis le déclenchement de la rébellion de la milice des Forces de soutien rapide (FSR) en avril 2023. En peu de temps, le cercle des cibles s’est élargi pour toucher un nombre croissant d’installations liées à la stabilité de l’État et à la continuité des services essentiels.

Cela soulève des questions qui dépassent les dimensions militaires directes de ces attaques pour atteindre leurs implications politiques, sécuritaires et économiques. Ces évolutions rappellent les premières phases de la guerre, lorsque les drones de la milice des FSR ciblaient Port-Soudan, devenue le centre de gestion de l’État et le siège des institutions nationales après leur transfert depuis Khartoum, dans une tentative d’analyser le pouvoir et d’entraver sa capacité à gérer les affaires du pays. Aujourd’hui, alors que le ciblage s’est déplacé vers Khartoum et ses environs, la milice semble reproduire la stratégie de pression sur l’État, mais dans un contexte totalement différent de celui du début de la guerre.

Si Port-Soudan représentait alors le centre de la continuité de l’État dans l’ombre de la chute de la capitale, le ciblage des installations vitales à Khartoum aujourd’hui intervient après que l’armée soudanaise a repris le contrôle de la capitale et des leviers du centre politique et administratif, et après la succession des pertes des FSR et le recul de leur influence dans plusieurs régions. Dans ce contexte, l’escalade des attaques de drones peut être analysée à travers trois indicateurs principaux : politique, militaire et sécuritaire, qui révèle ensemble la nature du tournant dans le cours de la guerre soudanaise.

Premièrement : L’indicateur politique… Cibler l’État par la porte des services

Les implications du ciblage des centrales électriques et des installations pétrolières dépassent les dommages matériels directs pour toucher au cœur de la relation entre l’État et la société. L’électricité et le carburant ne sont pas de simples services quotidiens, mais constituent deux éléments fondamentaux pour la continuité des institutions publiques, le fonctionnement des hôpitaux, la dynamisation de l’économie et la fourniture du minimum vital. Dès lors, la neutralisation de ces installations place le gouvernement face à un test politique concernant sa capacité à protéger les infrastructures et à rétablir les services, tout en confrontant les citoyens à des charges supplémentaires liées aux coupures d’électricité, à la perturbation des activités économiques et à la hausse du coût de la vie.

Ce mode d’action peut être interprété comme une tentative de reproduire la pression exercée par la milice sur l’État au début de la guerre, lorsqu’elle ciblait Port-Soudan en tant que centre de continuité des institutions du pouvoir. Cependant, la différence fondamentale réside dans le fait que Khartoum est devenue aujourd’hui le centre de la reconquête du pouvoir et de la reconstruction des institutions, ce qui rend le ciblage de ses infrastructures directement lié aux tentatives d’entraver le rétablissement de la situation et le retour à la vie normale.

Dans ce cadre, le pari sur l’affaiblissement de la confiance entre le citoyen et les institutions de l’État pourrait constituer l’un des objectifs indirects de ces attaques, en créant une impression persistante d’incapacité à assurer la sécurité et les services, et en maintenant la société sous la pression de crises successives.

Deuxièmement : L’indicateur militaire… Le passage de la géographie de la terre à la géographie du ciel

L’intensité des attaques de drones révèle une mutation importante dans les outils d’engagement, notamment à la lumière du recul sur le terrain subi par la milice des FSR dans plusieurs régions, et de la reprise par l’armée soudanaise du contrôle de Khartoum et d’autres sites stratégiques. Lorsque la capacité d’imposer son contrôle par des affrontements terrestres diminue, les attaques aériennes à distance deviennent l’un des moyens utilisables pour maintenir une présence militaire, reconfigurer le théâtre des opérations et imposer des coûts basse continue à la partie adverse, sans avoir besoin de réaliser une avancée géographique directe.

C’est ici que surgit l’importance du concept de géographie du ciel en tant qu’expression du transfert d’une partie du conflit vers l’espace aérien, où le seul contrôle du sol ne suffit plus à déterminer le rapport de force ni à garantir la stabilité. Les drones sont désormais capables de franchir les lignes de front, d’atteindre des cibles relativement éloignées et de provoquer des impacts qui dépassent les positions militaires traditionnelles pour toucher les installations économiques et de services.

De plus, la poursuite de ce type d’attaques soulève des interrogations sur la nature des capacités militaires détenues par la milice, les sources d’approvisionnement en drones, leurs composants et leurs moyens d’exploitation, ainsi que le degré de développement de leurs capacités techniques et logistiques. Cela ne signifie pas nécessairement que les attaques aériennes compensent leurs pertes terrestres ou reconstituent leur force sur le terrain, mais elles leur offrent un outil supplémentaire pour faire durer la confrontation, perturber les efforts de l’armée à consolider son contrôle, et imposer une nouvelle équation d’usure.

Par conséquent, le passage à l’engagement à distance ne représente pas un simple changement de moyen militaire, mais reflète une tentative de s’adapter à une réalité de terrain plus complexe et de rechercher des outils alternatifs pour maintenir la capacité d’influer sur le cours de la guerre.

Troisièmement : L’indicateur sécuritaire… Une menace qui dépasse les installations ciblées

Le ciblage des centrales électriques et des stocks de carburant constitue un défi sécuritaire qui dépasse la protection des installations elles-mêmes, compte tenu de la nature du lien entre ces infrastructures et la stabilité des villes et des communautés. Les centrales électriques et les réseaux d’énergie sont directement liés au fonctionnement des hôpitaux, des stations d’eau, des communications et des services publics, tandis que le carburant représente un élément crucial dans le transport, le ravitaillement et le fonctionnement des secteurs économiques et de services.

Ainsi, la répétition des attaques contre ces installations peut entraîner une cascade de conséquences, commençant par l’interruption des services, s’étendant à la perturbation de l’activité économique, à l’aggravation des pressions sociales et à l’augmentation des risques encourus par les civils. La gravité de ce mode d’attaque est démultipliée par la fragilité des infrastructures héritée de la guerre et par le recul de la capacité des institutions à intervenir rapidement face aux pannes et aux dégâts, rendant chaque nouveau ciblage plus impactant sur la vie des citoyens.

En outre, l’élargissement du cercle des cibles aux infrastructures civiles vitales impose des défis supplémentaires au système de sécurité nationale, concernant le développement des moyens d’alerte précoce, la protection des installations stratégiques, la sécurisation de l’espace aérien et le renforcement de la capacité à faire face aux menaces non conventionnelles.

Dans ce contexte, la protection des infrastructures n’est plus une question technique ou administrative, mais est devenue une partie essentielle de l’équation de la sécurité nationale soudanaise, dans le cadre d’une guerre dont les outils changent et dont les champs d’impact s’élargissent.

De l’épuisement du territoire à l’épuisement de l’État

La lecture combinée des indicateurs politiques, militaires et sécuritaires révèle que l’escalade des attaques de drones pourrait représenter un tournant dans la stratégie des FSR, passant de la tentative d’imposer un contrôle géographique à l’épuisement de l’État, de ses institutions et de ses moyens de subsistance.

Alors que la milice est confrontée à des défis liés à son recul sur le terrain, à des défections et à la désintégration de certains de ses centres d’influence, le maintien de sa capacité à mener des attaques à longue portée impose au Soudan de faire face à une équation plus complexe. Celle-ci ne se limite pas à trancher les affrontements terrestres, mais englobe la protection de l’espace aérien, des infrastructures et de l’économie nationale.

Il apparaît que le pari sur le transfert des combats vers la géographie du ciel vise à maintenir la guerre ouverte, à perturber les voies de rétablissement et à élever le coût du retour de l’État à ses fonctions normales, y compris dans les zones où les forces armées ont repris le contrôle. Cependant, cette stratégie, quelle que soit sa capacité à causer des dommages, ne signifie pas nécessairement que la milice possède les éléments nécessaires pour reconquérir le contrôle politique ou militaire, autant qu’elle révèle la continuité de sa capacité à infliger des pertes et à poser des défis sécuritaires.

C’est ici que se dégage l’équation de la guerre soudanaise dans sa phase actuelle : le contrôle du sol peut régresser, mais la capacité à cibler l’État depuis le ciel demeure une nouvelle source d’épuisement. Et tandis que le Soudan cherche à restaurer ses institutions et à reconstruire son économie, la bataille pour la protection des installations vitales et la sécurisation de l’espace aérien est devenue une partie intégrante de la bataille pour le recouvrement de l’État, la consolidation de la sécurité et de la stabilité, et la fin d’une guerre qui n’épuise plus seulement la géographie, mais vise les fondements mêmes de la vie.