
Dambajoya, Bniyyati Hisaba (Ma fille, prends garde), et la sécurité nationale culturelle
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Dr. Abdel Rahman Kamal Shomeina
J’ai suivi, durant les jours de l’Aïd, la participation du chanteur tchadiano-soudanais Faraj Halawani à une soirée sur la chaîne Al-Balad, aux côtés du grand chanteur Kamal Tarbas. Il y a interprété la chanson patrimoniale tchadienne Dambajoya. Pour être tout à fait honnête, cette prestation m’a réjoui et fait vibrer de bonheur. Aussitôt, mes pensées ont voyagé vers l’année 2013, lorsque je participais à un atelier de travail organisé par les Nations Unies sur les questions de la femme dans les médias soudanais. Je me rappelle parfaitement comment la formatrice nous avait attaqués, nous le groupe de la Radio Soudanaise, d’une manière d’une extrême virulence et sur un ton agressif qui trahissait une rancœur profonde. Elle affirmait que nous étions la cause de la ruine et de la destruction de la femme soudanaise, et du brisement de son élan, à cause de la diffusion de la chanson Bniyyati Hisaba (Ma fille, prends garde), qui passait alors sur la station FM 100.
En vérité, j’avais été stupéfait par la faiblesse d’esprit et l’étroitesse d’horizon de cette formatrice. Je lui avais dit qu’avant de nous attaquer, elle se devait de comprendre le contexte social et culturel dans lequel cette chanson avait été conçue, car cela relève des brosses de l’A.B.C. de l’analyse textuelle, d’autant plus au sein d’une société hétérogène, riche en diversités culturelles et ethniques, à l’instar de la société soudanaise. De ce fait, la chanson Bniyyati Hisaba renferme des dimensions culturelles et de hautes valeurs éducatives à travers les recommandations d’une mère à sa fille sur le point de se marier. C’est d’ailleurs, à peu de chose près, le même cadre dans lequel s’inscrit la chanson Dambajoya. Ces valeurs et ces dimensions représentent, dans leur globalité, une source d’autonomisation et de force pour la femme, ainsi qu’une élévation de son statut, et non des outils de découragement. Cela nous amène à conclure que l’idée d’importer de l’extérieur des valeurs comportementales, à l’instar du concept de “genre” (gender) sur lequel la formatrice a fondé son attaque, ne peut s’appliquer dans de tels contextes sociétaux. Il s’agit là, sans nul doute, d’une forme de laïcisation culturelle forcée.
En observant la convergence des contextes de valeurs et de mœurs, et en prenant en considération la proximité musicale et rythmique, on s’aperçoit que tout cela relève de la gestion de la chose culturelle et de son rôle dans l’acceptation de l’autre et l’unification de la conscience collective de la société. À mon sens, le problème majeur du Soudan depuis l’indépendance jusqu’à nos jours se résume au fait que nous n’avons jamais eu de projet stratégique pour gérer cette diversité culturelle. Pourtant, si cette diversité avait été gérée de manière saine, elle nous aurait assurément épargné les maux de la division, des discordes et des guerres. En effet, la marginalisation politique, économique et en matière de développement n’est, à l’origine, qu’une marginalisation sentimentale et culturelle.
Notre frère, l’artiste Faraj Halawani, est un modèle vivant de cette diversité sentimentale. Il est le produit d’un métissage entre la culture tchadienne du côté de son père, et la culture soudanaise du côté de sa mère. Je reste fermement convaincu que si nous exploitions ce métissage dans le cadre d’une diplomatie culturelle d’influence douce – qui constitue l’une des stratégies les plus cruciales de la sécurité nationale – de façon idoine, cela aurait un impact considérable sur la réparation des fractures dans les relations soudano-tchadiennes. Ces relations ont souvent souffert après la “Guerre de la Dignité” pour des raisons sociales et politiques, à l’heure où l’on observe un chevauchement tribal et culturel s’étendant tout au long de la région du Sahel, depuis l’ouest du Soudan jusqu’à l’extrême ouest de l’Afrique. C’est pourquoi, lorsque le projet de la milice rebelle a échoué dans le centre du Soudan, elle s’est dirigée vers l’ouest et a commencé à lancer ses attaques contre l’armée tchadienne. Il ne fait aucun doute que l’exploitation négative de ce chevauchement et de cette diversité constitue l’une des plus grandes menaces pour la sécurité nationale sur l’ensemble de la région, et non pas seulement pour le Soudan et le Tchad.
En conclusion, j’estime que l’un des mécanismes majeurs pour remédier à la crise soudanaise réside dans l’établissement de fondements et d’accords stratégiques dédiés à la gestion de la chose culturelle en tant que système unifié, composé de plusieurs modèles culturels, pour aboutir en fin de compte au concept et au contenu d’une culture soudanaise inclusive. Celle-ci nous conduirait, à son tour, vers la “Soudanité” (Sudanism) en tant que composante afro-arabe nous permettant de concevoir et de créer les cadres nécessaires pour gérer notre action politique de manière professionnelle.