
Le carburant en temps de guerre… Le défi du gouvernement soudanais ?
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Amr Khan
Écrivain et journaliste égyptien
Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina
Au cœur de la guerre que vit le Soudan, et de l’accentuation du ciblage des infrastructures, de l’économie nationale et des institutions de l’État qui l’accompagne, la question de l’importation des dérivés pétroliers a émergé comme l’un des dossiers les plus sujets aux discussions et aux controverses. Cependant, l’importation de dérivés pétroliers par le gouvernement n’est pas une décision économique ordinaire que l’on peut examiner indépendamment des circonstances environnantes ; il s’agit plutôt d’une mesure exceptionnelle dictée par des conditions exceptionnelles que traverse le pays.
L’importation de dérivés pétroliers par le gouvernement au Soudan n’est qu’une décision exceptionnelle dans une conjoncture exceptionnelle, dont l’origine est de faire face à un plan visant à affaiblir l’État en sapant sa capacité à jouer son rôle pour répondre aux besoins du marché local en carburant et à fournir les services nécessaires au peuple soudanais. En cas de non-disponibilité du carburant, les services de base s’arrêteraient, les besoins se démultiplieraient et les crises s’aggraveraient, alors que le gouvernement a les mains liées par la guerre, ne disposant ni de beaucoup de solutions ni d’alternatives après l’épuisement des options disponibles. Il n’avait donc d’autre choix que de recourir à l’importation.
Sais-tu, mon frère soudanais, que l’importation en elle-même est une chose extrêmement difficile en temps de guerre ? Elle ajoute sur les épaules de l’État des fardeaux financiers, logistiques et sécuritaires supplémentaires, mais elle demeure un mal nécessaire pour maintenir le seuil minimum de stabilité de la vie quotidienne et empêcher l’effondrement des services publics.
La crise du carburant au Soudan… Comment a-t-elle commencé ? : La crise du carburant au Soudan n’est pas née avec le déclenchement de la guerre actuelle, mais elle s’est aggravée de manière inédite à cause de celle-ci. Depuis des années, le secteur pétrolier souffre de problèmes structurels liés à la production, au raffinage, au transport et à la distribution, en plus de la pénurie de devises étrangères nécessaires à l’importation.
La guerre est venue ajouter des dimensions encore plus complexes à la crise, des installations économiques cruciales ayant subi des dommages directs et indirects. De même, les chaînes d’approvisionnement ont été perturbées, le mouvement de transport entre les États a reculé, et le processus de sécurisation de l’acheminement du carburant vers les différentes régions est devenu un défi sécuritaire et logistique majeur.
De plus, le ciblage de l’économie nationale est demeuré l’un des outils non déclarés de la guerre. En effet, toute pénurie de carburant se répercute directement sur l’agriculture, l’industrie, les transports, l’électricité, l’eau et les services de santé. Par conséquent, le carburant se transforme en un élément décisif dans la bataille pour la résilience de l’État et de la société ensemble.
Le Soudan et la production de pétrole en Afrique
Lorsque le Soudan a commencé à exporter du pétrole à des fins commerciales à la fin des années quatre-vingt-dix du siècle dernier, il s’est transformé en peu de temps en l’un des États pétroliers importants du continent africain. La production a atteint son apogée avant la sécession du Soudan du Sud, dépassant à certaines périodes 450.000 barils par jour, ce qui plaçait le Soudan sur la liste des grands producteurs africains à l’époque.
Le pétrole a contribué, durant cette étape, au financement des projets d’infrastructure et à la fourniture d’une grande partie des recettes publiques de l’État. Il est également devenu la principale source de devises étrangères sur laquelle reposait l’économie soudanaise.
Que s’est-il passé après la sécession du Soudan du Sud ? : La sécession du Soudan du Sud en 2011 a constitué un tournant majeur pour le secteur pétrolier soudanais. La majorité des champs pétroliers producteurs ont été transférés au nouvel État. Selon les estimations, le Soudan a perdu environ 75 % de sa production pétrolière après la sécession.
Du jour au lendemain, le Soudan est passé d’un État dépendant largement des revenus pétroliers à un État confronté à un fossé énorme dans ses recettes et ses devises étrangères. Bien que le Soudan ait conservé les oléoducs, les ports d’exportation et les infrastructures de transport, la perte de la plupart des champs producteurs a directement affecté sa capacité à couvrir ses besoins locaux en dérivés pétroliers.
Depuis cette date, le pays est entré dans un engrenage de crises liées au carburant, au taux de change et au déclin de la production locale, des crises qui se sont accentuées avec les développements politiques et économiques qu’a connus le pays au cours des dernières années.
Qui est derrière la crise chronique du carburant ?
En réalité, la crise du carburant au Soudan n’est pas le résultat d’un seul facteur, mais elle est le fruit d’accumulations qui s’étendent sur de longues années. Il y a l’impact direct de la perte de la majeure partie des ressources pétrolières après la sécession, et il y a des défis liés aux sanctions antérieures et à la faiblesse des investissements dans le secteur pétrolier, en plus des problèmes de gestion et de financement.
Cependant, à l’ombre de la guerre actuelle, de nouveaux facteurs beaucoup plus dangereux sont apparus, dont le plus marquant est le ciblage de la structure économique de l’État et les tentatives de paralyser les institutions publiques et de perturber les marchés. Chaque fois que l’acheminement du carburant vers les citoyens est perturbé, la confiance dans la capacité de l’État à assumer ses fonctions fondamentales recule, ce qui ouvre la voie au chaos, au monopole et aux spéculations.
C’est pourquoi aborder le dossier du carburant comme s’il s’agissait d’une simple question commerciale ou économique constitue une lecture incomplète de la scène, car la question est désormais liée à la sécurité nationale, à la stabilité sociale et à la capacité de l’État à perdurer.
Le soutien à l’État, une nécessité pour la stabilité : Les Soudanais peuvent diverger sur les politiques, les décisions et les évaluations, ce qui est normal dans toutes les sociétés. Cependant, la préservation des institutions de l’État en temps de crise demeure une responsabilité nationale partagée. L’État qui mène une guerre et fait face à d’immenses défis économiques et humanitaires a besoin d’un espace de confiance et de soutien lui permettant de continuer à fournir les services de base aux citoyens.
Fournir du carburant aujourd’hui n’est pas un luxe, mais une nécessité qui touche la vie de millions de personnes, de l’agriculteur qui a besoin de faire fonctionner ses équipements agricoles, à l’hôpital qui dépend de l’électricité et des générateurs, en passant par les moyens de transport, l’approvisionnement en eau et les denrées alimentaires.
De là, soutenir les efforts du gouvernement pour sécuriser les besoins du pays en carburant, tout en exigeant la transparence, le contrôle et l’amélioration des performances, représente une étape importante vers la création d’un état de cohésion nationale et de confiance mutuelle entre l’État et la société. Le Soudan, à cette étape, n’a pas besoin de plus de divisions autant qu’il a besoin d’une conjugaison des efforts afin de surmonter la crise et d’atteindre un seuil minimum de stabilité qui ouvre la voie à la reprise et à la reconstruction après la fin de la guerre.