Pourquoi la réunion d’Addis-Abeba pourrait-elle être plus importante que ne le pensent ses détracteurs ?

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Amr Khan

Écrivain et journaliste égyptien

Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina

La réunion des forces politiques soudanaises, qui s’est tenue à Addis-Abeba ces derniers jours, a suscité un large débat au sein des cercles politiques et médiatiques soudanais. Cela est dû non seulement à la nature des questions abordées, mais aussi à la liste des participants, ainsi qu’aux discussions intenses qui l’ont accompagnée concernant la représentativité de cette réunion vis-à-vis des différentes forces politiques soudanaises, en particulier après la participation de parties restées longtemps en proie à de profonds différends politiques et organisationnels.

La participation du Bloc Démocratique a été l’un des dossiers qui a le plus capté l’attention des observateurs. Les avis se sont partagés entre ceux qui considèrent sa présence comme une étape nécessaire pour élargir la base du dialogue politique, et ceux qui estiment que les anciens différends et les divergences de positions rendent difficile l’établissement d’un véritable terrain d’entente entre les composantes de la réunion. Le débat s’est également étendu à d’autres parties, sur fond de questions concernant la nature de l’ordre du jour proposé, les entités parraines, et la capacité des participants à transformer ces discussions théoriques en un projet politique viable après la fin de la guerre.

Cependant, une lecture sereine de ce genre de réunions exige de dépasser les noms et les affiliations pour en examiner les significations politiques plus profondes. Le Soudan traverse l’une de ses phases les plus complexes depuis l’indépendance. La guerre qui a éclaté en avril 2023 n’a pas seulement détruit les infrastructures et les institutions de l’État, elle a également provoqué une large fragmentation au sein de l’espace politique lui-même. Face à cette réalité, le simple fait de réunir des forces politiques aux visions et aux intérêts divergents devient un événement qui mérite que l’on s’y arrête, même s’il n’aboutit pas à des consensus définitifs ou à des résultats pratiques immédiats.

De mon point de vue, l’importance de la réunion d’Addis-Abeba ne réside pas tant dans ses résultats directs que dans le fait qu’elle constitue un noyau initial sur lequel on peut bâtir pour dessiner la trajectoire politique du Soudan de l’après-guerre. Les pays sortant de conflits majeurs ne passent pas directement à un état de consensus national total ; ils traversent généralement de longues phases de dialogue, de divergence et de tiraillements avant que les grands accords ne se cristallisent.

Cela ne signifie pas que l’on approuve tous les participants à la réunion, ni que l’on adhère à toutes les visions et idées qui y ont été avancées. Cela ne signifie pas non plus que l’on ferme les yeux sur les contradictions aiguës entre certaines forces politiques, ou que l’on ignore la responsabilité de certaines parties dans les échecs du passé. Mais la politique, par sa nature même, n’est pas un espace d’alignement des visions, elle est plutôt un espace pour gérer et organiser les divergences.

De plus, les divergences qui sont apparues entre certains participants, et l’état de discorde politique qui s’est manifesté clairement dans certaines positions, peuvent être perçus sous un autre angle comme le signe que la scène soudanaise est toujours vivante et capable de générer de véritables débats politiques. Le plus grand danger ne réside pas dans l’existence de différends, mais plutôt dans l’absence de plateformes permettant de les exprimer et de les gérer de manière pacifique et organisée.

Les expériences des pays ayant traversé des guerres civiles et des conflits internes ont prouvé que la construction d’une paix durable commence souvent par des dialogues incomplets et des réunions jalonnées de plus de désaccords que d’accords. Avec le temps, ces espaces se transforment en un terrain d’entente permettant de formuler des visions plus matures sur la forme de l’État, l’avenir de la gouvernance et la relation entre les forces politiques et sociales.

Par conséquent, l’évaluation de la réunion d’Addis-Abeba ne doit pas se limiter aux noms des participants ou à l’ampleur des différends qui les opposent, mais doit plutôt porter sur sa capacité à ouvrir une nouvelle fenêtre de discussion sur le “jour d’après” la guerre. Le Soudan a aujourd’hui besoin de penser à l’avenir tout autant qu’il a besoin de gérer les batailles du présent, et il a besoin de plateformes de dialogue politique tout autant qu’il a besoin des efforts militaires et humanitaires.

Cette réunion n’est peut-être pas idéale, elle ne représente peut-être pas tous les Soudanais, et elle n’aboutira peut-être pas à des résultats immédiats, mais elle reste une tentative qui mérite d’être suivie. Elle reflète en effet une prise de conscience croissante du fait que la guerre, quelle que soit sa durée, ne peut se substituer à la politique, et que l’avenir du Soudan ne se construira pas par les seules armes, mais à travers un large dialogue politique qui intègre à la fois le consensus et la divergence.