
Le Soudan ne manque pas de dialogue… mais plutôt d’un accord sur le sens du dialogue
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Amr Khan
Écrivain et journaliste égyptien
Traduction : Dr. Abdelrahman Kamal Shomeina
Les trajectoires du dialogue politique au Soudan, qu’elles soient menées en interne entre les forces nationales ou proposées via des cadres régionaux et internationaux tels que le (Quatuor) et le (Quintette), traversent une phase de complexité croissante en raison d’une divergence aiguë des visions et de l’absence d’un terrain d’entente inclusif entre les acteurs politiques, militaires et civils.
Depuis l’aggravation de la crise soudanaise et l’extension du conflit, le dialogue n’est plus un simple outil politique traditionnel pour gérer les différends. Il est devenu un processus hautement sensible lié à la redéfinition même de l’État, à la forme du pouvoir et aux équilibres de la transition politique. Dans ce contexte, chaque tentative de dialogue semble évoluer au sein de champs d’intérêts croisés, dont certains sont profondément enracinés en interne, tandis que d’autres sont liés à des interactions régionales et internationales complexes.
Sur le plan interne, les forces politiques soudanaises souffrent d’une fragmentation évidente, non seulement entre les composantes civiles et militaires, mais aussi au sein de chaque camp pris isolément. Les forces civiles ne semblent pas s’accorder sur une vision unifiée de la période de transition. De leur côté, les composantes militaires ne forment pas un bloc homogène ; bien que les Forces armées soudanaises aient cherché et cherchent encore à intégrer toutes les forces conjointes qui les soutiennent dans la guerre contre la rébellion de la milice des Forces de soutien rapide, il est certain que certaines de ces composantes armées possèdent leur propre vision quant à l’avenir du pouvoir. Cette division structurelle rend tout dialogue soudano-soudanais vulnérable à l’enlisement avant même qu’il ne commence réellement, car les parties s’installent à la table des négociations chargées de calculs contradictoires, et non de points de convergence clairs.
Au niveau des processus extérieurs, les cadres comme le Quatuor et le Quintette représentent des tentatives de gestion de la crise depuis l’étranger, en créant un parapluie de pression internationale et régionale pour pousser les parties à négocier. Cependant, ces trajectoires, malgré leur importance pour freiner l’escalade, se heurtent souvent à la problématique de l’appropriation politique de la solution. En effet, certaines forces soudanaises les perçoivent comme une ingérence indirecte dans la configuration de l’avenir du pays, tandis que d’autres y voient une opportunité nécessaire pour briser l’impasse interne.
Le problème fondamental ici réside dans le fait que la multiplicité des voies de dialogue n’a produit jusqu’à présent aucun processus unifié. Au contraire, elle a parfois contribué à accentuer la fragmentation, chaque partie misant désormais sur une plateforme différente ou un parrain distinct, ce qui a aggravé la division au lieu de l’atténuer. Par conséquent, le véritable défi ne réside pas seulement dans le lancement du dialogue, mais dans l’unification de sa référence, de ses objectifs et de ses mécanismes.
Dans ce contexte complexe, l’engagement effectif dans n’importe quel processus politique devient tributaire de trois conditions fondamentales : premièrement, l’existence d’un seuil minimal de reconnaissance mutuelle entre les acteurs clés, ce qui implique d’accepter l’autre comme partie intégrante de l’équation et non comme un adversaire à exclure. Deuxièmement, un accord sur les priorités de l’étape actuelle, avec en tête de liste l’arrêt de la guerre et l’atténuation de la catastrophe humanitaire en tant que prélude à tout règlement politique. Troisièmement, la réduction de la dépendance vis-à-vis des voies parallèles au profit de leur fusion dans un cadre de négociation unique ou, du moins, harmonisé.
De plus, le succès de tout dialogue, qu’il soit interne ou externe, exige la reconstruction de la confiance politique, qui demeure le point le plus fragile du paysage soudanais actuel. L’absence de confiance rend chaque accord temporaire et chaque entente vulnérable à l’effondrement dès le premier test pratique. C’est pourquoi l’établissement de garanties d’exécution claires, ainsi que de mécanismes de contrôle et de suivi, pourrait s’avérer plus crucial que les accords eux-mêmes.
En conclusion, on peut affirmer que la crise soudanaise n’est plus une crise de « manque de dialogue », mais plutôt une crise de « multiplicité de dialogues sans intersection ». Si l’on ne passe pas d’une logique de trajectoires parallèles à celle d’un cadre unificateur, tous les efforts, qu’ils soient internes ou menés via le Quatuor et le Quintette, continueront de tourner en rond dans le cycle de la gestion de la crise, et non de sa résolution.
C’est ce qui fait du moment présent un véritable test pour la capacité des forces soudanaises, et avec elles des acteurs régionaux et internationaux, à produire une nouvelle formule de dialogue qui ne se contente pas d’arrêter la guerre, mais qui ouvre un horizon pour refonder l’État sur des bases plus stables et inclusives.